
Bordeaux : chapelle Saint-Joseph de la basilique Saint-Michel. C’est à cet à cet emplacement historique qu’est arrivé le casse du siècle que l’on a failli ne jamais remarquer ! Ici, un retable composé de neuf reliefs en albâtre datant du XVe siècle menait une existence tranquille jusqu’aux années 80. Réalisées dans la tradition des albâtres anglais de Nottingham, ces petites sculptures représentent des épisodes de la vie de la Vierge et du Christ. Les retables de Saint-Michel ont été classés monument historique dès 1846.Pendant la Révolution, les reliefs ont même été dissimulés et préservés… Jusqu’à un soir mystérieux de 1984, qui laisse encore une question en suspens : à quand la série Netflix ? On vous raconte !
1984 : le vol du siècle de 7 retables
Selon le récit aujourd’hui publié par l’Office de tourisme de Bordeaux, les voleurs parviennent à se faire enfermer dans la basilique Saint-Michel avant de dérober sept des neuf reliefs. C’est ici que le « casse du siècle » prend tout son sens : plutôt que de laisser derrière sept emplacements béants, les malfrats ont préparé leur coup ! Les originaux sont remplacés par des moulages en plâtre particulièrement ressemblants. Deux reliefs échappent au vol : La Résurrection, placée au centre du retable, et Saint Joseph, à droite.

Pendant ce temps, les véritables albâtres commencent à circuler sur le marché de l’art et ce, bien loin de Bordeaux. Coup de théâtre auquel on s’attendait : puisque leur disparition n’a jamais été constatée, certaines pièces ont quitté légalement la France avec les autorisations nécessaires ! Ainsi, quatre panneaux passent entre les mains d’un collectionneur américain puis d’une galerie new-yorkaise. Pendant ce temps, au cœur du Port de la Lune, les Bordelais admirent des retables qui sont faux et qui datent littéralement des années 80, non plus du Moyen Âge. La substitution marche tellement à merveille que la supercherie dure 9 ans !
1993 : surprise à la Basilique Saint-Michel
La suite de cette histoire rocambolesque se poursuit en 1993. Dans le cadre du règlement d’une succession, la veuve d’un antiquaire parisien propose une œuvre à l’État en dation, c’est-à-dire comme moyen de paiement de droits de succession. Il s’agit du Couronnement de la Vierge. L’œuvre passe alors entre les mains de Françoise Baron, conservatrice au musée du Louvre. Madame Baron reconnaît immédiatement le relief, car il appartient au retable de la basilique Saint-Michel de Bordeaux, où il est censé se trouver ! Roulement de tambours : on a découvert le pot aux roses complètement par hasard. On retourne donc examiner le retable bordelais, et les experts se rendent compte des moulages. La Ville de Bordeaux porte plainte. En janvier 1994, l’enquête mobilise la police judiciaire et l’Office central chargé de lutter contre le trafic des biens culturels (OCBC). Les enquêteurs commencent à reconstituer l’incroyable voyage des sept œuvres. L’Assomption et Le Couronnement de la Vierge sont récupérés dès 1994. Un troisième relief, représentant saint Jean-Baptiste, avait été vendu en 1985 à un collectionneur résidant à Monaco : il faudra attendre 2005 pour qu’il soit restitué à Bordeaux, avec l’intervention du Syndicat national des antiquaires. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, parce qu’il manque encore 4 pièces !

Après 35 ans Bordeaux retrouve ses trésors
Quand on parle de 35 ans d’attente, ce n’est pas une exagération : la piste des quatre derniers albâtres mène les enquêteurs outre Atlantique. Les oeuvres avaient rejoint une collection privée américaine dès 1988. Les démarches entreprises à partir de 1994 ne permettent toutefois pas leur retour et l’affaire s’enlise pendant des années. Il faudra attendre 2010 et la mort du détenteur américain. La Ville de Bordeaux sollicite le ministère de la Culture, la DRAC Nouvelle-Aquitaine et le ministère des Affaires étrangères. On avance encore dans le temps, parce que ça ne suffit pas : en 2016, les services de l’ambassade de France aux États-Unis découvrent ce qu’étaient devenus les quatre reliefs : ils avaient été revendus à deux antiquaires anglais et se trouvaient désormais dans une collection privée en Angleterre.
Les négociations engagées à partir de 2017 finissent par aboutir à leur restitution gracieuse par leur dernier détenteur britannique. Les quatre œuvres reviennent finalement à Bordeaux en 2019. Après restauration, elles retrouvent leur emplacement dans la chapelle Saint-Joseph. Enfin, 35 ans après le vol, les neuf reliefs du retable sont de nouveau réunis. D’ailleurs, si vous vous posez la question comme nous : personne n’a jamais retrouvé la trace des voleurs d’origine ! Ils ont donc quand même bien réussi leur coup. Qui sait, sans doute vivent-ils encore en Gironde, et sans doute liront-ils cet article, qui raconte leur « casse du siècle » …
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Photo à la une : Basilique Saint-Michel à Bordeaux sous le soleil © AdobeStock Jonathan