Sempé et Paris : l’humour, la tendresse et la poésie du dessin

Une triste nouvelle s’abat ce mois-ci sur le monde de l’art et des mots. L’auteur du Petit-Nicolas nous a quitté ce 11 août. Ses initiales étaient “J.J” pour Jean-Jacques, mais on retient de lui un nom plus bref et étonnant : Sempé. Illustrateur, l’homme au regard jovial, a beaucoup marqué son temps, par ses séries de dessins. Des petites images qui nous font remonter vers le chemin des souvenirs, au temps gai et insouciant de l’enfance. Zoom sur cette personnalité discrète mais mémorable

Portrait de Sempé qui dessin, via Pinterest.
© Pinterest

Enfance : l’école comme refuge ?

Originaire de Bordeaux, le Sempé d’avant connaît une enfance compliquée, auprès de parents qui peinent à joindre les deux bouts. Il subit la précarité dans un contexte de Seconde Guerre mondiale française. Même si le jeune garçon est dans la lune, l’école et les cours de français sont un “refuge” comme il le décrit dans ses entretiens aux côtés de Marc Lecarpentier. Vers l’âge de 12 ans, le jeune homme commence l’activité première de sa vie : le dessin. Il publiera ensuite des dessins humoristiques pour Sud Ouest, l’hebdomadaire de sa région natale. C’est alors la porte ouverte à d’autres collaborations : le dessinateur aura sa propre page dans de grands journaux comme Paris Match, L’Express … Avant un joli succès à l’étranger, dans le New Yorker. Il y travaillera pendant presque 40 ans, et réalisera pour lui une bonne centaine de couvertures. C’est à ce moment précis que son style, entre finesse du trait et vivacité des couleurs, séduit. 

Une de Sempé, pour le New Yorker.

La rencontre Goscinny – Sempé, vers un grand conte de la hauteur d’un petit garçon

Au milieu des années 50, dans une agence de presse belge nommée la Word Press, une rencontre se fait décisive : celle de Sempé et de René Goscinny, un écrivain-dandy venu de New-York. Au départ, Sempé voit devant ses yeux un écrivain élégant et très apprêté. Le jeune dessinateur est intimidé. Mais une amitié va naître progressivement, à l’image de ce drôle de projet d’écrire un roman commun, où le texte et l’image ne feront qu’un …  

Portrait de René Goscinny, par Sempé.
Portrait de René Goscinny, par Sempé © Les premières histoires du Petit Nicolas

3 ans plus tard, un journal de province leur propose un travail collaboratif : Goscinny sera donc à la plume, et Sempé au crayon. L’idée première est juste celle d’un petit garçon qui raconte ses histoires d’école, de récréation, de son groupe de copains aux “noms bizarres” (Alceste, Rufus, Eudes, Clotaire), et par extension, de ses vacances. Au départ, le récit n’est pas un franc succès, mais les deux artistes seront reconnus quelques années plus tard par une maison d’édition qui les aide plus rigoureusement dans leur projet. 

Le "Bouillon" gronde le Petit Nicolas.
Le “Bouillon”, surnom imagé du surveillant grincheux, gronde le jeune Nicolas. © Les premières histoires du Petit Nicolas

Le Petit Nicolas reste avant tout un récit touchant sur l’enfance. Les deux auteurs y transmettent des ambiances, des petits détails du passé, de ce qu’aurait pu être la vie rêvée d’un petit garçon. Plus tard, Sempé déclarera à RTL que tout ça avait été créé de manière très simple, “sans trop se poser de questions”. Il n’a aucune technique artistique et laisse le crayon parcourir librement les pages, pour dessiner, ou décrire, des élans de vie. 

Le Petit Nicolas, Sempé.

Le Petit Nicolas, Sempé.

Sempé et Paris

« Quand je suis arrivé à Paris, raconte-t-il, j’ai trouvé les Parisiens très gais. Je venais de Bordeaux où les gens n’étaient pas naturellement souriants. J’ai été tout de suite enchanté par le métro, les autobus, la fièvre de la ville. Et surtout j’ai fait beaucoup de vélo. Pendant trente ans, je suis allé partout à bicyclette ». Avec évidence, Sempé se lie à Paris de plusieurs manières. Jusqu’à la mort, puisque ses obsèques ont eu lieu ce 19 août à Saint-Germain-des-Prés. Mais avant cela, ce dernier n’avait cessé de cultiver un lien affectif avec la ville. En 2001, un album est publié : Un peu de Paris. Peu connu comparé à son héros de jeune écolier, le recueil livre des dessins inédits sur la capitale, dotés d’une douce ironie, où l’on retrouve à travers des scènes et des lieux, le Paris que Sempé appréciait. 

… Et il y a 3 ans, une fresque étonnante de sa propre main a été inaugurée par la Ville de Paris, sur le mur de la rue Froissart, dans le 3ème arrondissement. En regardant de plus près, on peut apercevoir au milieu d’une forêt deux cyclistes qui se croisent … Sans que leur chemin ne se rencontre. Le vœu de l’artiste, d’être exposé à même la rue parisienne, est alors exaucé. 

La fresque de Sempé inaugurée rue Froissart (Paris 3e), février 2019 © Guillemette Faure

Dans la trace du souvenir

Sempé laisse derrière lui une trace et surtout, des milliers de coups de crayon indélébiles. Son ambition était de “créer des petits êtres perdus dans le vaste monde”. Et ce monde qu’il a créé par le dessin reste, dans l’imaginaire collectif, un mélange de tendresse, d’ironie et de poésie. Un hommage a été laissé dans son hebdomadaire phare, cette semaine du 4 au 10 août. Cela représente une illustration de lui, assez simple, sur fond d’arbres, avec deux minuscules personnages. Tandis qu’un petit bonhomme prend la pose sur l’herbe pour le peintre qui le dessine, une unique inscription est écrite en-dessous du dessin : “Pense à ne pas m’oublier.”

 

 

Noémie Wuchsa

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