Les deux Magots

Écrivain, ingénieur, musicien, chanteur, traducteur, peintre, parolier, critique musical, inventeur, pataphysicien… Boris Vian fait partie de ces artistes touche-à-tout, inclassables, dont l’écho résonne plusieurs générations après sa mort. Et pourtant, de son vivant, son art de manier les mots, son imagination bouillonnante, son esprit insoumis et son humour grinçant lui ont valu bien des déboires : accusé de pornographie pour J’irai cracher sur vos tombes, censuré pour Le déserteur, dédaigné pour L’Écume des jours. Ce n’est qu’après mai 1968 que le génie de ce personnage excentrique sera enfin reconnu.

Boris Vian et sa trompinette

L’artiste français laisse pourtant derrière lui une oeuvre d’une densité et d’une qualité remarquables. En vingt ans de carrière, il a été l’auteur de dizaines de romans, nouvelles, recueils de poésie, pièces de théâtre et scénarios de films. Il a aussi à son actif près de 600 chansons, des centaines d’articles pour des revues de Jazz et des inventions aussi insolites que le “pianocktail”. Rive gauche ou rive droite, on vous emmène sur les pas de cet artiste du swing et du verbe !

La fin au cinéma Marbeuf

Boris Vian n’en faisait qu’à sa tête, alors faisons de même et prenons l’histoire à l’envers. Le Marbeuf, c’est ce cinéma du VIIIe arrondissement qui n’aura de postérité que parce qu’il est le lieu où Boris Vian a cassé sa trompette le 23 juin 1959. Lui qui était cardiaque depuis l’enfance s’effondre quelques minutes après le début de la projection privée de J’irai cracher sur vos tombesadaptation cinématographique de son roman paru en 1946. Sa vie s’arrêtera là, à 39 ans, devant une adaptation de faible qualité dont il avait largement critiqué l’interprétation.

Le cinéma Marbeuf où est mort Boris Vian

Où ? Le cinéma Marbeuf se trouvait au 34 rue Marbeuf (VIIIe arrondissement). Fermé à la fin des années 80, il a été remplacé par un restaurant et une boîte de nuit.

La faim à Saint-Germain-des-Prés

Pour beaucoup, Boris Vian reste avant tout associé à Saint-Germain-des-Prés, ce quartier qui fut l’épicentre de la vie culturelle et intellectuelle de l’après-guerre. À partir de 1946, “Bison Ravi” avait en effet pris l’habitude de fréquenter ce quartier où les cafés et les caves ont pris leur essor durant les premières années d’après-guerre. Il a écumé, sa trompette au coin des lèvres, la scène du Caveau des Lorientais, puis du cabaret La Fontaine des Quatre Saisons. Il a passé des journées entières sur les chaises en rotin des Deux Magots et du Café de Flore, à une époque où l’on s’asseyait là pour fuir le froid et l’humidité des chambres de bonne grâce à un simple café pris le matin et bu tout au long de la journée.

Ses voisins de tablées sont ses amis Jean-Sol Partre et la Duchesse de Bovouard – Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir dans la vraie vie -, Jacques Prévert et Raymond Queneau. À ses côtés, on retrouve aussi des intellectuels comme Maurice Merleau-Ponty ou des artistes, Juliette Greco ou Mouloudji pour les plus assidus. Autour du clocher de Saint-Germain-des-Prés, on parle existentialisme le ventre vide, on écoute le be-bop de Miles Davis et on déroule les vers qui nous passent par la tête.

Boris Vian, Sartre et Beauvoir
Michelle et Boris Vian accompagnés de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir

C’est d’ailleurs devant le public germanopratin que Boris Vian connaîtra son premier vrai succès artistique en 1952. Sur la scène du cabaret-théâtre La Rose Rouge, il y crée la comédie de sketch Cinémassacre. Pendant un an et demi, Cecil B. Cent Mille et Alfred Hichpoule, les personnages loufoques sortis de la tête de l’excentrique artiste, parodieront Hollywood devant 150 spectateurs par soir.

Où ? Les Deux Magots – 6 Place Saint-Germain des Prés, 75006
Café de Flore – 172 Boulevard Saint-Germain, 75006
Métro : Saint-Germain-des-Prés (ligne 4)
La Rose Rouge, se trouvait au 76 rue de Rennes (VIe arrondissement), dans les sous-sols du Lux, cinéma d’art et d’essai désormais appelé L’Arlequin. Le Caveau des Lorientais, première “cave à zazous” de Paris selon Boris Vian dans son Manuel de Saint-Germain-des-Prés, se trouvait au numéro 5 de la rue des Carmes, tandis que le 61 rue de Grenelle où s’était établi La Fontaine des Quatre Saisons accueille désormais le Musée Maillol.

Le Tabou, “centre de folie organisée”

À la fermeture du Caveau des Lorientais en 1947, c’est le Tabou, seul club de jazz à fermer après minuit, qui prend le relais dans le cœur de Boris Vian et ses comparses. « Très vite, le Tabou est devenu un centre de folie organisée. Disons-le tout de suite, aucun des clubs qui suivirent n’a pu recréer cette atmosphère incroyable, et le Tabou lui-même, hélas ! ne la conserva pas très longtemps, c’était d’ailleurs impossible. » dira Vian à propos de ce lieu où, pendant quelques mois, il a fait vibrer sa “trompinette” pour ses amis et les habitués. Fermé en 1962, le Tabou était installé dans l’Hôtel d’Aubusson. En 2000, le Café Laurent s’y est installé et perpétue (un peu) la tradition en programmant des concerts de jazz le soir du mercredi au samedi.

Le tabou en 1948
Des jeunes se pressent devant le Tabou en 1948. © Robert Doisneau

Où ? Café Laurent – 33, rue Dauphine, 75006
Métro :
Odéon (lignes 4 et 10) ou Pont-Neuf (ligne 7)

Les dernières années sur la rive droite

Réfractaire à la sédentarité, Boris Vian n’a pas été l’homme d’un seul quartier et c’est à Montmartre qu’il passera ses dernières années. D’abord installé dans une chambre de bonne au sixième étage du 8 boulevard de Clichy, il trouvera refuge avec sa seconde épouse, la danseuse suisse Ursula Kübler, dans une petite impasse à deux pas du Moulin Rouge : la Cité Véron. C’est dans l’antre tranquille de cette allée qu’il écrira Le Déserteur, jouée pour la première fois aux Trois Baudets à quelques dizaines de mètres de là.

Plaque à l'entrée de la cité veron

Demeurant dans ce pittoresque coin de Paris jusqu’à la fin de sa vie, il y fera même s’installer Jacques Prévert, son ami de toujours. Voisins, les deux artistes disposaient d’une terrasse commune qui surplombait le toit du Moulin Rouge. Une plaque aussi étonnante que la carrière de ces grands poètes trône désormais devant le 6bis de la Cité Véron :

Plaque de la Cité Véron
© JPD / paris-bise-art

Où ? Cité Véron – 94 boulevard de Clichy, 75018
Les Trois Baudets – 64 boulevard de Clichy, 75018 – Temple parisien de la chanson française qui verra passer Brassens, Trenet ou encore Nougaro, le bar-concert des Trois Baudets consacre encore aujourd’hui sa programmation aux jeunes artistes francophones émergents.
Métro : Blanche (ligne 2)

Cyrielle Didier

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