De Jeanne Malivel, peu de personnes connaissent l’histoire, excepté sûrement les bretons eux-mêmes. Née dans les Côtes-d’Amor, cette artiste régionaliste a contribué à renouveler l’art breton en mêlant de nombreuses techniques ancestrales au style Art déco. Son histoire, qui balance entre Paris et Loudéac, dévoile un attachement sans mesure pour sa Bretagne natale, qu’elle ne cessera de mettre en lumière durant toute sa vie.

Paris, entre amour et haine

Originaire de Loudéac, Jeanne Malivel a posé ses valises dans la capitale dès l’âge de 21 ans, après avoir affirmé très tôt un goût prononcé pour le dessin. Dès l’école, elle recouvrait les marges de ses cahiers d’illustrations en tout genre, puis de retour à la maison, se plaisait à façonner des figurines avec des marrons glanés sur le chemin. Ainsi, son arrivée à Paris en 1916 fut motivée par son admission dans la prestigieuse Académie Julian, une formation artistique qu’elle poursuivra sur les bancs de l’Ecole des Beaux-Arts après avoir été reçue 14e au concours d’entrée.

Jeanne Malivel, L’entrée du sanctuaire de Sainte-Anne d’Auray.

Ces années déterminantes lui permettront d’apprendre les techniques de la gravure sur bois, qui deviendra son art de prédilection. Provenant d’un milieu aisé, la jeune bretonne aura peu de difficulté à s’intégrer dans le milieu culturel parisien. Au sein du quartier animé de Montparnasse, elle décide de louer un atelier situé dans la rue Notre-Dame-des-Champs avec ses camarades d’école Marguerite Huré et Renée Trudon. Elle se perfectionne alors dans différentes pratiques, allant de la peinture et l’illustration à la céramique. Du même coup, elle fréquente un groupe de jeunes artistes dénommé la Guilde Notre-Dame, où elle fait notamment la rencontre des peintres George Desvallières et Maurice Denis.

Conquis par son talent, ce dernier l’invite à travailler dans son atelier, mais Malivel trouve l’atmosphère de la capitale nonchalante et sans grandeur, si bien qu’elle craint de finir par y « perdre son âme ». Sa nostalgie pour sa ville natale se faisant de plus en plus prégnante, elle adhère dès 1919 au groupe régionaliste breton Unvaniez Yaounkiz Breiz et commence à s’entourer d’artistes exilés tels que René Quillivic, James Bouillé ou Suzanne Creston. En parallèle, elle suit des cours de civilisation celtique au Collège de France et de langue bretonne à la Sorbonne. Sans se revendiquer autonomiste, l’artiste défend une position de plus en plus radicale qui la convaincra de retourner définitivement dans sa Bretagne natale dès 1921.

Moderniser l’artisanat breton

De retour à Loudéac, Malivel refuse d’être qualifiée de peintre par son entourage et demande à ce qu’on la désigne « graveur sur bois ». Dans son atelier, elle fait l’acquisition de métiers à tisser qu’elle confie à plusieurs femmes de la région pour leur permettre de vivre au pays. En cela, elle cherche à fonder une communauté d’artisans contribuant à renouveler la culture bretonne en s’inspirant du style Art déco. Ainsi, son idée est avant tout d’apporter un élan de modernité dans une région peuplée de « biniouseries », ces objets traditionnels et kitsch à souhait. Afin de réinventer les foyers bretons, elle se forme à différentes techniques artisanales telles que la broderie ou l’art de faïence, et commence à dessiner des buffets et des chaises, sur lesquels elle gravera les bois et ornera les tissus.

Jeanne Malivel, Le vieil arbre, 1922.

Fortement inspirées par son éducation chrétienne, ses œuvres s’inspirent de l’épuration des figures médiévales, tout en s’identifiant à l’univers folklorique des tableaux irlandais et aux paysages marins de la région. En dehors du mobilier, elle destine la plupart de ses gravures à l’édition, contribuant à illustrer des ouvrages engagés tels que L’Histoire de notre Bretagne de son amie Jeanne Coroller-Danio, saluée par les nationalistes bretons.

Les Seiz Breur dans la capitale

Néanmoins, Malivel n’en a pas tout à fait fini avec Paris ! Aux côtés d’autres artistes bretons, elle fonde dès 1923 le groupe des Seiz Breur – dont le nom, littéralement « Les Sept Frères » proviendrait d’un conte que lui racontait sa grand-mère lorsqu’elle était enfant. En revendiquant une modernité typiquement bretonne, il souhaite avant tout participer à l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes qui se tient en 1925 à Paris. Leur projet présenté est celui d’un « Pavillon breton », dont la structure en cinq pièces a été conçue par l’architecte Lucien Vaugeois en référence aux cinq départements de la Bretagne. Décorée et meublée, chaque salle accueille un mobilier dessiné par Malivel et René-Yves Creston, et sculpté par Gaston Sébilleau. Tout autour sont également exposées plusieurs faïences, vaisselles, poteries et broderies.

Fauteuil et repose-pieds de Jeanne-Malivel – © Musée de Bretagne

Malheureusement, la mort prématurée de Malivel un an après cette exposition met fin à sa carrière fulgurante. Fortement ébranlé, le groupe des Seiz Breur aura quant à lui du mal à faire face à la disparition de cette figure fondatrice, et se perdra dans des engagements quelque peu douteux durant la Seconde Guerre mondiale. Néanmoins, leur succès lors de l’Exposition internationale des Arts décoratifs vaudra à Malivel d’être retenue comme l’une des artistes bretonnes majeures du XXe siècle.

Une exposition dédiée à l’artiste est d’ailleurs prévue dans les prochains mois à l’Hôtel de Sens.

Romane Fraysse

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Photo de Une : Portrait de Jeanne Malivel
dans son atelier à Loudéac, 1921

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