Aussi bien de nos jours qu’il y a 300 ans, la propagation de certaines rumeurs peut parfois déboucher sur de véritables hystéries urbaines. Au XVIIIe siècle, de nombreuses « émotions » populaires éclatèrent à la suite de rumeurs d’enlèvements d’enfants dans les rues parisiennes. Revenons sur cette “affaire” et investiguons les origines de cette psychose…

Les enlèvements sauvages à Paris : entre fantasmes et réalité   

Dès le XVIIe siècle, les premières rumeurs d’enlèvements d’hommes et de femmes par la police circulent dans Paris. Aux sources de ces rumeurs, il y a une réalité sociale : celle des arrestations arbitraires, menées par le guet et les archers des hôpitaux. Des prostituées et des mendiants, en général enfermés à l’hôpital de Bicêtre ou à la Salpétrière (à l’image du personnage de Manon Lescaut, dans le roman éponyme de l’abbé Prevost) furent effectivement envoyés de force dans les colonies américaines (Canada et Louisiane) : on parle d’ailleurs à l’époque de “peur panique de l’Amérique”, pour qualifier les troubles relatifs à ces enlèvements et aux craintes qu’ils suscitaient.

C’est en effet sur ordre du ministre Colbert, à la fin des années 1660, puis surtout de la Compagnie du Mississippi, pendant la période de la Régence (1718-1723), que des mouvements de « déportation » de marginaux sont impulsés à travers tout le royaume dans l’objectif de “purger” le continent de ses éléments les plus nuisibles et peupler les lointaines colonies.

Ces abus sont alors principalement le fait de policiers zélés, complice de l’Etat monarchique dans son entreprise d’exfiltration de la misère parisienne vers les colonies. En réaction à ces dérives policières, il n’était pas rare, toutefois, de voir les populations parisiennes prendre fait et cause pour « leurs » mendiants de quartier, victimes innocentes de ces campagnes de déportations. Déjà, au XVIIe siècle, de vrais troubles éclatèrent dans Paris, entre les Parisiens et la police. Or, cette solidarité populaire, unissant les pauvres de Paris face à l’arbitraire policier, va s’exprimer avec force dans les années 1750 en particulier…

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LA CONDUITE DES FILLES DE JOIE À LA SALPÊTRIÈRE : LE PASSAGE PRÈS DE LA PORTE SAINT-BERNARD JEAURAT Etienne (1699 – 1789) © RMN-Grand Palais / Agence Bulloz

La terrible sédition de 1750

En mai 1750, Paris s’embrase. Une foule de « petites gens », composée d’hommes et femmes, issus pour la plupart des catégories populaires, agressent et lynchent les représentants de la police parisienne. Dès décembres 1749, en effet, des bruits circulent sur de possibles enlèvements de jeunes gens dans Paris, pour peupler les colonies américaines. Des rumeurs à la portée importante dont le marquis d’Argenson s’est fortement inquiétés dans ses mémoires. Le 22 décembre 1749, le marquis écrit ainsi :
« Le bruit est grand parmi le peuple qu’on enlève tous les garçons que l’on trouve le soir tenant des filles par-dessous-le bras ; qu’on les mène promptement se marier à Saint-Sulpice, et de là à Tobago, et que c’est monsieur Berryer (le lieutenant général de police de l’époque NDLR) qui conduit les choses avec cette dureté. ».

Plus grave encore, des rumeurs font état d’enlèvement d’enfants, non pas à des fins politiques (envoi aux colonies) mais à des fins sacrificielles… Dans ces années, troublées par une situation économique désastreuse et une impopularité grandissante de Louis XV, un lien semble en effet s’être rompu entre le roi et ses sujets. Reflets de ces tensions entre l’Etat et les Français, des rumeurs assez persistantes circulent oralement dans les auberges, dans les ateliers d’artisans, dans les rues. Le roi Louis XV, lui-même, est mis en cause et considéré comme l’instigateur de ces enlèvements pour « prendre des bains de sang d’enfants, comme le roi Hérode ». A l’image du roi nourricier et père de ses sujets, traditionnellement associée à la monarchie française à l’époque, se substitue l’image du roi anthropophage et dévoreur d’enfants…

L’enlèvement d’enfants revêt pour les Parisiens un crime insupportable et diabolique. Les échauffourées dans Paris dégénèrent, les 22 et 23 mai, et débouchèrent sur une véritable sédition ! Le policier Labbé, surpris en train d’arrêter un enfant sur le Pont-Marie, voit par exemple la foule se déchaîner contre lui à coups de pierre. Point d’acmé de la contestation, ce meurtre incarne le divorce entre la police parisienne et les Parisiens. L’armée est même appelée en renfort pour calmer les échauffourées qui enflamment la capitale…

Le Grand châtelet de Paris, tribunal de justice de premier instance, auquel étaient rattachés les commissaires parisiens.

Face à l’ampleur de la contestation, la Lieutenance générale de Police prend des mesures d’apaisement et placarde des affiches dans Paris pour faire taire les rumeurs d’enlèvement d’enfants. Même si le roi Louis XV n’était en rien responsable des enlèvements à Paris en 1749-1750, ces rumeurs entachèrent durablement l’image du monarque, et plus largement celle de la monarchie française. A partir des années 1780, les policiers doivent veiller à mieux respecter les procédures pénales et les pratiques abusives (violences policières, enlèvements…) sont moins tolérées par la hiérarchie policière…

Source : Echo des Lumières. Ce blog passionnant, animé par un doctorant en histoire moderne (Jan Synowiecki), propose d’étudier l’histoire du XVIIIe siècle au prisme de l’actualité !

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