Le théâtre Guignol, un fétiche de notre enfance

Le jeu des marionnettes ne date pas d’hier. Au Moyen Âge, ce surnom affectueux était d’abord donné à la Vierge Marie et à ses icônes. Puis, peu à peu, le terme s’étend à toutes les figurines de bois et de tissu, jusqu’aux poupées de la sorcellerie. Sacrés ou profanes, ces petits personnages sont vite transformés en des caricatures comiques, servant à parodier les mœurs sociales dans les théâtres de foire. S’ils s’inspirent souvent de la commedia dell’arte, certaines figures s’imposent dans les castelets, à l’instar du célèbre Guignol.

Le berceau lyonnais

On ne s’en douterait pas, pourtant l’histoire des Guignols est liée de près aux péripéties d’un arracheur de dents ! C’est en 1797 qu’un ancien canut dénommé Laurent Mourguet décide de s’installer sur les places de Lyon pour se consacrer à cette curieuse activité, ancêtre de nos chers dentistes. Ainsi, afin d’attirer sa clientèle et de dédramatiser ses opérations quelques peu douloureuses, le jeune homme a pour idée de présenter un spectacle de marionnettes. Il se munit alors de marionnettes à gaine et s’inspire des farces de la commedia dell’arte.

En improvisant sur l’actualité du jour, les mises en scène publiques deviennent une véritable petite gazette pour les passants, curieux de voir les quelques personnages se révolter contre les injustices sociales. Fort de son succès, Mourguet décide alors de devenir marionnettiste professionnel dès 1804. Il installe un premier théâtre au centre du jardin du Petit Tivoli, en s’associant à son ami saltimbanque Lambert Grégoire Ladré, surnommé « Père Thomas ». Mais son compagnon, trop porté sur la boisson, n’a pu manier bien longtemps ces marionnettes à ses côtés.

Buste de Laurent Mourguet, avenue Doyenné à Lyon

Les premiers personnages du théâtre de Guignol commencent alors à s’esquisser à cette époque. Un certain Gnafron est conçu par Mourguet à l’image de son cher Ladré, duquel il aime se moquer en faisant ressortir ses tares. Mais séparé de son ami, Mourguet poursuit sa route en entrant dans une crèche de la rue Noire, un petit théâtre de marionnettes typiquement lyonnais dont le nom s’explique par ses jeux scéniques souvent inspirés des livres saints. Le jeune homme commence alors par construire les décors, puis se lance rapidement dans le jeu de marionnettes.

Le Guignol, un petit monde en soi

C’est dans cette crèche, le 24 octobre 1808, que l’on date la première apparition du canut Guignol. Mourguet reprend alors le costume du Père Coquard, une marionnette des mystères incarnant l’homme du peuple, dotée d’une jaquette brune, d’un nœud papillon rouge et d’une couette en queue de souris. Pour le visage de Guignol sculpté dans du tilleul, Mourguet s’inspire du sien, par la rondeur de ses joues et ses fossettes bien dessinées. La tête est alors manipulée par l’index, les bras par les autres doigts, et le poignet maintient la gaine.

Véritable représentant des petites gens, le personnage de Guignol séduit rapidement un public lassé par le trop classique Polichinelle italien. A la fois naïf et malin, il se caractérise tout de même par sa bonhomie, son penchant pour la farce et pour la bonne chère. Mourguet décide alors que son entrée devra se faire à droite (côté rue), tandis que celle de son compagnon Gnafron se fait à gauche (côté appartement). Ce dernier, portrait craché du camarade Ladré, est un bon vivant, sincère et généreux, dont les descentes de rouge lui ont finalement coloré les joues.

A gauche : une marionnette de Guignol / A droite : une marionnette de Gnafron

Rattrapé par le succès de son duo farceur, Mourguet n’a pas d’autre choix que d’enrichir son répertoire d’une cinquantaine de pièces, dans lesquelles sont mis en scène de nouveaux personnages. A côté de ces deux lurons, on retrouve ainsi Madelon, l’épouse de Guignol, surnommée « Mère la Grogne » pour son caractère bien trempé ; et de temps en temps Toinon, liée à Gnafron. Peu à peu, ces personnages caricaturaux et attachants deviennent des figures familières du public, au point que le nom de « Guignol » finisse par désigner un genre à part du théâtre de marionnettes.

Une effervescence parisienne

Bien qu’il soit né à Lyon, le théâtre Guignol a splendidement rayonné dans la Ville-Lumière. Dès le début du XIXe siècle, de nombreux spectacles ambulants se déroulent dans des castelets installés sur les Champs-Elysées et dans les jardins publics, espaces privilégiés par les familles. Bien que l’on retrouve les traditionnels personnages, le répertoire s’enrichit au fur et à mesure des années, se déclinant en une multitude de contes plus ou moins inventifs.

On trouve notamment des parodies d’opéras et de romans dans le célèbre théâtre du Luxembourg fondé par le marionnettiste Robert Desarthis en 1933. Devenu le plus grand théâtre français de ce genre, il a valu à son créateur une renommée considérable, étant l’un des premiers à concevoir des marionnettes pour les vitrines de Noël des grands magasins parisiens.

Eugène Atget, Le Guignol du jardin du Luxembourg, 1898

Aujourd’hui, il existe une douzaine de théâtre Guignol à Paris, les plus connus étant ceux du Luxembourg, du Champ-de-Mars et des Champs-Elysées. Nombre d’enfants ont passé leur jeunesse à contempler Guignol lançant des farces et donnant des coups de bâton à son acolyte Gnafron. Ancrés dans l’imaginaire collectif, ils sont devenus de vieux amis, connus depuis toujours, que l’on prend plaisir à retrouver dans les allées des éternels jardins.

Romane Fraysse

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