Portrait de Parisienne : Niki de Saint Phalle

Catherine Marie-Agnès de Saint-Phalle, dite Niki, est décédée le 21 mai 2002. Artiste autodidacte et engagée, elle a utilisé son art comme exutoire pour exprimer ses convictions féministes ! Figure majeure du monde de l’art et du mouvement du Nouveau Réalisme, Niki de Saint-Phalle est une femme fascinante tant par son œuvre que par sa vie !

Lorsque Niki de Saint Phalle naît le 29 octobre 1930 à Neuilly, rien ne laisse présager de sa fabuleuse carrière artistique. Née dans une famille bourgeoise et catholique, à une époque où les femmes étaient encore de simples ménagères dévouées à leur mari, elle s’est opposée très tôt à cette vision sexiste ! Ses convictions sont au cœur de son travail, avec des productions qui font référence aux traumatismes vécus par les femmes, auxquels elle n’a pas échappé…

Une enfance difficile 

Dès son enfance, Niki de Saint-Phalle ne se conforme pas à ce que l’on attend d’une jeune femme de son statut. Née dans les quartiers chics de Neuilly-sur-Seine à la fin des Années Folles dans une famille bourgeoise et aristocratique, elle a été durement touchée par le krach de 1929. Son père, trop occupé à refaire fortune, n’a même pas pris la peine de faire le voyage pour assister à la naissance de sa fille, et quelques semaines après sa naissance, sa mère les confie, elle et son frère, à ses grands-parents pour rejoindre son mari resté en Amérique.

Là, elle grandit dans les grands domaines familiaux, la famille de son père étant l’une des plus anciennes de la noblesse française. Elle se laisse bercer par les histoires de cap et d’épée de son grand-père que ses ancêtres ont dû vivre.  Nourrie de ces histoires fabuleuses, elle fonde son imagination sur ces récits. Mais au milieu des années 30, elle quitte la campagne française et ses grandes maisons pour rejoindre ses parents aux États-Unis. Elle passe son enfance dans le New York d’avant-guerre. La prospérité ne tarde pas à revenir et la famille Saint-Phalle vit un véritable rêve américain dans un appartement luxueux de Central Park. Sa mère, issue d’une riche famille américaine qui avait fait fortune dans le commerce des esclaves, est difficile voir même cruelle avec ses enfants.

Une enfance qu’elle raconte 50 ans plus tard dans un livre émouvant, une sorte d’autobiographie poétique. Elle y  décrit sa vie quotidienne à Manhattan dans une famille aristocratique où la tradition est très présente. À l’âge de 10 ans, elle apprend qu’en tant qu’enfant, ce n’est pas à elle de perpétuer la réussite familiale. Elle est horrifiée de découvrir que, comme sa mère, elle devra se contenter d’un rôle de femme au foyer discrète et soumise. Un épisode qui illustre parfaitement son désarroi face à cette nouvelle est relaté dans son autobiographie. Un après-midi, alors qu’elle regardait sa mère compter et ranger le linge, une violente dispute éclate au cours de laquelle Niki peste qu’elle ne ferait jamais ça, terrifiée à l’idée de ressembler à sa mère. Sa mère n’accepte pas la différence de sa fille et fait tout pour la façonner à son image. Elle l’inscrit dans une école catholique où elle reçoit une éducation stricte et lui impose une discipline rigoureuse à la maison.

Si les relations avec sa mère est compliquée, pendant les premières années de sa vie, elle est très proche de son père, qui l’amuse avec ses histoires fantastiques et sa personnalité exubérante. Mais à l’approche de son douzième anniversaire, elle commet l’irréparable, un inceste qui marquera sa vie et son œuvre à jamais. Il lui faudra de nombreuses années avant de raconter cet événement tragique  dans son célèbre livre autobiographique, Mon Secret, en 1990. Une scène qu’elle dépeint dans ses œuvres sous la forme de serpents et de monstres, symboles des hommes, du vice et du danger.

À la fin des années 1940, elle est une adolescente rebelle qui fuit sa famille . Elle fréquente les bars sordides de New York tous les soirs. À l’époque, elle rêve d’une carrière à Hollywood et, à 17 ans, un jeune homme à la tête d’une agence l’approche pour lui proposer de devenir mannequin et Niki, en quête d’émancipation, accepte immédiatement l’offre. À 19 ans, elle fait une série de séances de photos et rencontre peu après son premier mari, Harry Matthews, un beau militaire. Pendant une de ses permissions, ils se marient secrètement et s’enfuient en France pour mener une vie de bohème. Elle croit échapper à sa famille et à ses traumatismes. Bientôt, ils accueillent un bébé et entre sa profession de mannequin et sa vie de famille, elle commence à tomber lentement dans le schéma qu’elle craignait tant, celui de sa terrible mère, être une femme au foyer… et lorsqu’elle apprend l’infidélité de son maris avec une voisine, elle sombre dans la folie. Cette trahison, ajoutée au traumatisme de son enfance, la conduit à une telle dépression qu’elle finit par être enfermée dans un centre à l’âge de 23 ans. Et c’est là, droguée par les médicaments et isolée du monde, qu‘elle plonge dans le monde de l’art. De retour chez elle, elle poursuit sa frénésie de peinture et est déterminée à en faire son métier. Artiste autodidacte, elle refuse l’enseignement académique et préfère développer de nouvelles techniques par elle-même, loin de toute règle.

Une ascension artistique éblouissante !

Inspirée par l’imagination de son enfance, Niki de Saint Phalle a créé un monde à elle, faussement enfantin et plus sombre qu’il n’y paraît, dans lequel se mêlent paysages nocturnes, femmes, châteaux et serpents… Et lorsque, à l’âge de 24 ans, Nikki et son mari ont décidé de voyager en Europe, elle a été fascinée par l’architecture et la sculpture. Mais c’est à l’âge de 25 ans, lors de son voyage en Espagne, qu’elle découvre le Parc del Duelo de l’architecte Antoni Gaudí, un lieu qui la hantera toute sa vie. Elle a été subjuguée par ce jardin dans lequel les sculptures sont parfaitement intégrées à la nature.

De retour en France, elle persévère dans son art malgré le manque cruel de reconnaissance de la part de ses pairs et du public. Ne supportant plus de voir son art relégué au rang de hobby de ménagère, elle sombre à nouveau dans la dépression. Ses œuvres sont imprégnées de compositions plus angoissantes, ou se mêlent divers objets troublants…  Elle décide de quitter son mari et ses enfants à l’âge de 30 ans pour se consacrer pleinement à son art et se rend à Paris. Au cœur de Montparnasse, elle découvre l’impasse Ronsin, une sorte de terrain vague rempli d’ateliers insalubres occupés par des artistes en tout genre. Elle y rencontre Jean Tinguely, un jeune artiste suisse qui commence à se faire un nom dans le milieu. La légende veut que la complicité artistique entre les deux ait été instantanée, et qu’elle se soit même permis de suggérer quelques transformations sur une de ses machines infernales dès leur première rencontre. Et c’est avec lui qu’elle prend confiance en son art, et l’amitié artistique se transforme peu à peu en une histoire d’amour, et à la fin de 1960, elle s’installe avec lui dans l’atelier de l’impasse Ronsin.

La relation était libre, les amoureux allaient et venaient sans briser le couple. C’est lui qui l’a encouragée à arrêter d’assembler des objets pour son nouveau projet artistique, né d’une de ces incursions et qui marquera le début de sa notoriété : les tirs. Niki de Saint-Phalle veut oublier l’un de ses amants, elle vole une de ses chemises et la place sur un panneau avec une cible de fléchettes à la place de sa tête, sur laquelle elle lance des fléchettes. Et lorsque Tanguy voit ce processus, il l’encourage vivement à se produire devant un vrai public. Elle finit par être invitée par le Musée d’Art Moderne de Paris à exposer l’une de ses œuvres. Elle a placé des fléchettes sur un tabouret afin que le public puisse participer à son travail en visant la cible. C’est lors de cette exposition qu’elle a  l’idée de faire saigner ses œuvres, et les fléchettes ne suffisaient plus. Elle décide alors d’utiliser un fusil et de viser des poches de peinture qui explosent et forment un tableau vivant. Une performance radicale, une sorte de purgatoire qui impressionne le public. En quelques jours, on parle de cette intrigante et belle jeune femme qui tire à la carabine. Cette activité jusqu’alors réservée aux hommes pour tuer devient ici pour la première fois un outil de travail pour la création de la beauté. En quelques mois, ses spectacles connaissent un succès mondial, elle se produit dans toute l’Europe et devient la seule femme parmi les Nouveaux Réalistes.

Mais en 1963, alors qu’elle a 33 ans, elle décide d’arrêter cette série, qu’elle trouve addictive, et décide de se consacrer à un nouveau projet. En 1964, elle présente au public sa nouvelle œuvre, une immense sculpture, 15 fois plus grande et plus grosse qu’elle, aux couleurs vives !  C’est le début des Nanas, les célèbres statues de femmes imposantes pour lesquelles Niki de Saint Phalle est connue dans le monde entier. Après la révolte provoquée par sa série de tirs, l’heure est à la libération des femmes !  Ses sculptures, créées à partir de polystyrène découpé à chaud, sont devenues un symbole de l’émancipation des femmes.

Les Nanas représentent des femmes puissantes et joyeuses, à l’aise avec leur corps, qui ne respectent pas les diktats de beauté imposés par les hommes et qui investissent l’espace public. Une fois de plus, c’est un succès, et ses imposantes sculptures sont  exportées dans le monde entier.  L’une des plus puissantes est probablement Hon, une sculpture monumentale pesant près de 6 tonnes, destinée au Moderna Museet de Stockholm. C’est une Nana couchée dont on peut visiter les entrailles en pénétrant dans son vagin. Avec ces Nanas, elle dénonce également le racisme et mélange les femmes noires, blanches et jaunes pour nous rappeler que la société patriarcale est un fardeau qui touche tous les milieux. Dans les années 2000, elle a même initié Black Heroes, une série de sculptures mettant en scène des personnalités noires telles que Miles Davis et Joséphine Baker.

Malheureusement elle n’achèvera jamais ce projet puisqu’en 2002 elle décède des suites d’une maladie respiratoire causée par les produits et matériaux qu’elle a utilisés tout le long de sa carrière. Elle n’en demeure pas moins une artiste importante du XXe siècle dont les œuvres n’ont pas perdu de leur portée symbolique au cours des vingt années qui ont suivi sa mort.

Images : Jack Nisberg  // Horst P. Horst // Jill Krementz // Moderna Museet
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