Les jardins secrets de Théophile Steinlen au Château d’Auvers

En 2023, nous fêterons le centenaire de Théophile Steinlen. Universellement connu pour son Chat Noir, cet affichiste et lithographe suisse reste pourtant méconnu pour ses œuvres engagées et ses paysages silencieux. Grâce aux prêts du musée Daubigny et de deux collectionneurs, le Château d’Auvers dévoile ainsi le travail de cet artiste majeur, de la Butte de Montmartre à la vallée de l’Oise. Un lieu qui n’est pas anodin, puisque l’artiste a vécu dans la région, qu’il a passionnément esquissé à l’instar de Corot, Daumier et bien sûr, Van Gogh.

Du haut de la Butte

En traversant les jardins du château, on pénètre dans la petite orangerie sud du château. Là nous attendent calmement une kyrielle de bronzes de chat, devenu l’emblème de l’art de Steinlen. Inspirées du style égyptien, ces sculptures saisissent l’essence même du félin aux poils d’ébène, dans toute son agilité et dans toute son élégance. Du fond de son atelier de la rue Caulaincourt, l’artiste avait le temps d’observer la vingtaine de chats qu’il accueillait volontiers chez lui, si bien que son adresse pris le doux nom de « Cat’s cottage ». Figure du vagabond, libre et désinvolte, l’animal rejoint de près les idées anarchistes de l’artiste suisse. Et c’est bien à lui que Steinlen doit sa renommée actuelle : cette célèbre affiche de la Tournée du Chat Noir que l’on connaît par cœur à défaut de savoir nommer son créateur, tant elle est décuplée en une multitude de gadgets à touristes.

Expo Théophile Steinlen
Théophile Steinlen, Tournée du Chat Noir – © Erwan Briand

On la rencontre dans l’aile gauche de l’orangerie, dédiée à l’œuvre foisonnante de Steinlen durant les années montmartroises. En préambule, quelques tirages nous présentent les figures de l’artiste et de ses deux protégées : sa fille Colette et sa nièce Marguerite. En poursuivant dans ces voûtes quelque peu exiguës, on pénètre ensuite dans le siècle des cabarets, entre le Chat noir et le Mirliton ouvert par le chansonnier Aristide Bruant. A « l’âge du papier », chaque lieu avait son journal. Entouré de Willette et Van Gogh, Steinlen aimait fréquenter ces hauts lieux artistiques, qu’il célébrait dans des affiches stylisées et colorées, à la manière de Toulouse Lautrec. Ainsi, on découvre dans le parcours une multitude d’estampes, de lithographies, de portraits d’artistes et quelques scènes de la rue. En connaissant l’engagement de l’artiste, on regrette d’ailleurs de ne pas voir exposé davantage de ses dessins sur les prolétaires de la Butte. C’est pourtant une facette intéressante et méconnue de l’artiste, qui le débarrasserait de son éternel Chat noir.

Expo Théophile Steinlen
Théophile Steinlen, Réclame et dessins de rue – © Erwan Briand

La délicatesse du jardin

Entre quelques croquis de guerre – dont les visages esquintés auraient inspiré à Picasso sa période bleue – on trouve dans l’aile droite une série d’œuvres dédiées au rapport privilégié de Steinlen avec la nature. Loin de la lithographie japonisante aux couleurs criardes, l’artiste s’essaie ici à l’art de la peinture et du pastel. Quelques toiles représentent les bords du lac Léman ou les collines d’Aulestadt, qu’il peindra lors de son séjour norvégien chez son ami Bjørnstjerne Bjørnson, romancier et dramaturge. Dans des tonalités plus moroses, ces peintures dévoilent le goût de Steinlen pour le paysage, sans pour autant parvenir à éveiller notre curiosité.

Expo Théophile Steinlen
Théophile Steinlen, Dessins des fleurs du jardin – © Erwan Briand

Son talent semble davantage s’exprimer dans le dessin, que l’on retrouve avec ses illustrations de la vallée de l’Oise ou du village de Jouy-la-Fontaine, où il s’installe. On découvre sa passion pour la botanique, une étude minutieuse qu’il applique au sein même de son jardin. Ainsi, de 1906 à 1920, il tiendra un journal dans lequel les différentes espèces de fleurs sont répertoriées avec des croquis, annotations et plans. Fasciné tout comme Monet ou Caillebotte, on lui doit aussi quelques peintures de bouquets de pivoines, anémones ou dahlias. Une œuvre plus intime et réaliste, liée de près à la vallée de l’Oise, que l’exposition compte bien révéler face à l’inconditionnelle période montmartroise.

Romane Fraysse

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