L’histoire secrète de la soie et des canuts à Lyon

Illustration médiévale de marchands de soie

À Lyon, la soie a façonné les quartiers, les immeubles et même les passages secrets des traboules. Du XVIe siècle à la révolte des canuts de 1831, la ville devient le cœur d’une industrie textile qui transforme profondément ses quartiers et son économie. Derrière les façades lyonnaises, c’est l’histoire d’un empire industriel bâti sur un fil de soie. Voici l’histoire secrète de la soie et des canuts.

Au commencement…de l’histoire de la soie et des canuts

Si la technique de fabrication du fil de soie est découverte en Chine sous la dynastie des Shang, c’est en 1536, que le roi François Ier accorde officiellement à Étienne Turquet et Barthélemy Naris, négociants piémontais installés à Lyon, le privilège d’y fabriquer la soie. Ainsi naît la « Fabrique lyonnaise de soierie ». Soutenue par le roi, qui accorde à Lyon en 1540 le monopole de l’importation de la soie grège (brute), l’industrie s’impose face aux importations de soieries italiennes dans le royaume, car elle est moins coûteuse que ces dernières.

Intérieur d'un atelier de canut avec métier à tisser à Lyon
Intérieur d’un atelier de canut © Balthazar Alexis (1786-1872) Musée Gadagne

Grâce aux nombreuses commandes royales aux XVIIe et XVIIIe siècles, il est l’heure de l’époque de la « Grande Fabrique » et la soie devient la base de la richesse de l’économie lyonnaise. Ce sont des milliers d’ouvriers qui travaillent désormais dans le tissage et  s’installent sur la colline de la Croix-Rousse, qui devient le quartier emblématique des canuts, nom donné aux ouvriers de la soie.

Alors que les métiers à tisser envahissent les appartements, la ville se transforme. Les immeubles des canuts sont construits peu à peu spécialement pour accueillir ces grandes machines : les fenêtres sont hautes et larges, tandis que les plafonds atteignent parfois quatre mètres de hauteur afin de les loger et de permettre à la lumière naturelle d’éclairer correctement les ateliers. Ainsi se façonne le visage du quartier de la Croix-Rousse, au rythme de la soierie.

Les secrets des traboules de Lyon

Mot issu du latin transambulare, signifiant « circuler à travers », ce sont des passages permettant aux piétons de circuler entre deux rues à travers les immeubles. Apparues au IVe siècle, elles servaient à l’origine de chemins d’accès aux puits permettant aux habitants de s’approvisionner en eau.

Passage d'une traboule dans un immeuble lyonnais
Traboule lyonnaise © Patrick ROY

Mais au XIXe siècle, elles sont largement utilisées pour favoriser le commerce de la soie, permettant aux ouvriers et aux marchands de transporter rapidement les rouleaux : il devient possible de passer d’une rue à l’autre sans ressortir à l’extérieur. Dans le Vieux-Lyon comme sur les pentes de la Croix-Rousse, les traboules forment alors un réseau secret bien connu de celles et ceux qui les parcourent. L’une de leurs utilisations les plus marquantes intervient lors de la Révolte des Canuts : des lieux comme la Cour des Voraces deviennent alors des refuges stratégiques lors des affrontements.

La révolte des canuts de 1831

En novembre 1831, les premiers soulèvements éclatent. La baisse des commandes liée à une conjoncture économique difficile entraîne une chute brutale des salaires des canuts. Les ouvriers voient leurs conditions de vie se dégrader, tandis qu’une partie des négociants refuse l’idée d’un tarif minimum garantissant un revenu décent, au nom de la liberté du commerce.

Illustration historique de la révolte des canuts à Lyon
La révolte des canuts à Lyon en 1834 © Bibliothèque nationale de France

Le 21 novembre 1831, la colère éclate à la Croix-Rousse : les canuts descendent vers Lyon, stoppent les métiers à tisser et affrontent la Garde nationale, qui ouvre le feu. Des barricades se dressent rapidement, et les insurgés prennent progressivement le contrôle de la ville grâce à leur connaissance des traboules et des passages cachés. Pendant quelques jours, Lyon passe sous le contrôle des ouvriers avant que l’armée n’intervienne début décembre pour rétablir l’ordre. Leur slogan, brodé sur un drapeau noir — « Vivre en travaillant ou mourir en combattant » — fait le tour de l’Europe. Deux autres insurrections suivront, en 1834 et en 1848.

Le déclin de la soie à Lyon

À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, l’industrie est progressivement fragilisée par deux évolutions majeures : une désaffection progressive du public pour les soieries ouvragées qui avaient fait la renommée de Lyon, et la montée de nouvelles concurrences internationales. Malgré les tentatives d’adaptation et les innovations techniques, l’industrie peine à tenir son cap.

La crise économique des années 1930 porte un coup fatal à la Fabrique lyonnaise. De nombreux ateliers ferment, les commandes s’effondrent et tout un écosystème industriel se défait peu à peu. Lyon perd alors son statut de capitale mondiale de la soie, et seuls certains savoir-faire survivent dans des ateliers spécialisés ou dans le luxe.

Fresque murale des Canuts à la Croix-Rousse
Fresque des Canuts à Lyon © Visiter Lyon

Pourtant, la soie lyonnaise ne disparaît jamais totalement. Car de la Fabrique lyonnaise aux traboules de la Croix-Rousse, la soie a façonné l’histoire de Lyon, et sa mémoire se devine encore en se baladant entre les murs des quartiers qui ont autrefois abrité les ouvriers. Alors si vous prêtez attention à certains menus de restaurants, vous y trouverez parfois la fameuse « cervelle de canut », spécialité lyonnaise à base de fromage frais (testée et approuvée !)

Photo en Une : Illustration d’un manuscrit du Tacuinum sanitatis © Wikipédia