Pourquoi la tour Eiffel a failli ne jamais exister ?

19 décembre 2013

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« Nous verrons s’allonger comme une tache d’encre l’ombre odieuse de l’odieuse colonne de tôle boulonnée ».

C’est par cette phrase édifiante que se concluait la lettre de protestation des artistes et intellectuels les plus influents de l’époque, envers le projet de construction de la Tour Eiffel ! Parmi eux : Zola, Garnier ou encore Maupassant !

La Tour Eiffel a donc failli ne jamais exister !?

On l’a oublié aujourd’hui, mais avant même la fin de sa construction, la Tour Eiffel était déjà au cœur des débats. Mitraillée de critiques par les intellectuels de l’époque, la tour que certains qualifiaient de « grande girafe toute percée » a pourtant su s’imposer aux yeux du monde entier.

Après divers articles assassins publiés pendant l’année 1886, les travaux avaient à peine commencé que paraissait : la protestation des artistes. Publiée dans le journal Le Temps, le 14 février 1887, cette « Protestation contre la Tour de Mr Eiffel » est adressée à Mr Alphand, directeur des travaux de l’Exposition.

Ce pamphlet, pour le moins virulent, fut signé de quelques grands noms de l’époque : Charles Garnier, Emile Zola, Charles Gounod, Guy de Maupassant, Alexandre Dumas fils, François Coppée, William Bouguereau, Leconte de Lisle, Sully Prudhomme, Ernest Meissonier ou encore Victorien Sardou.

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Lettre ouverte d’artistes contre la Tour Eiffel – 14 février 1887 – journal « Le Temps »

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Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté, jusqu’ici intacte, de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse Tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d’esprit de justice, a déjà baptisée du nom de « Tour de Babel ».

Sans tomber dans l’exaltation du chauvinisme, nous avons le droit de proclamer bien haut que Paris est la ville sans rivale dans le monde. Au-dessus de ses rues, de ses boulevards élargis, du milieu de ses magnifiques promenades, surgissent les plus nobles monuments que le genre humain ait enfantés. L’âme de la France, créatrice de chefs-d’œuvre, resplendit parmi cette floraison auguste de pierres. L’Italie, l’Allemagne, les Flandres, si fières à juste titre de leur héritage artistique, ne possèdent rien qui soit comparable au nôtre, et de tous les coins de l’univers Paris attire les curiosités et les admirations.

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Caricature de Gustave Eiffel publiée dans Le Temps, le 14 février 1887

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Allons-nous donc laisser profaner tout cela ? La ville de Paris va-t-elle donc s’associer plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d’un constructeur de machines, pour s’enlaidir irréparablement et se déshonorer ?

Car la Tour Eiffel, dont la commerciale Amérique elle-même ne voudrait pas, c’est, n’en doutez point, le déshonneur de Paris. Chacun le sent, chacun le dit, chacun s’en afflige profondément, et nous ne sommes qu’un faible écho de l’opinion universelle, si légitimement alarmée. Enfin lorsque les étrangers viendront visiter notre Exposition, ils s’écrieront, étonnés :  » Quoi ? C’est cette horreur que les Français ont trouvée pour nous donner une idée de leur goût si fort vanté ?  » Et ils auront raison de se moquer de nous, parce que le Paris des gothiques sublimes, le Paris de Jean Goujon, de Germain Pilon, de Puget, de Rude, de Barye, etc., sera devenu le Paris de M. Eiffel.

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II suffit d’ailleurs, pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se figurer un instant une tour vertigineusement ridicule, dominant Paris, ainsi qu’une gigantesque cheminée d’usine, écrasant de sa masse barbare Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, le dôme des Invalides, l’Arc de triomphe, tous nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées, qui disparaîtront dans ce rêve stupéfiant. Et pendant vingt ans, nous verrons s’allonger sur la ville entière, frémissante encore du génie de tant de siècles, nous verrons s’allonger comme une tache d’encre l’ombre odieuse de l’odieuse colonne de tôle boulonnée

C’est à vous, Monsieur et cher compatriote, à vous qui aimez tant Paris, qui l’avez embelli, qu’appartient l’honneur de la défendre une fois de plus. Et si notre cri d’alarme n’est pas entendu, si nos raisonnements ne sont pas écoutés, si Paris s’obstine dans l’idée de déshonorer Paris, nous aurons, du moins, vous et nous, fait entendre une protestation qui honore.

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Voici d’autres phrases qui illustrent la pensée de l’époque

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1. « Ce lampadaire véritablement tragique » (Léon Bloy)

2. « Ce squelette de beffroi »(Paul Verlaine)

3. « Ce mât de fer aux durs agrès, inachevé, confus, difforme » (François Coppée)

4. « Un tuyau d’usine en construction, une carcasse qui attend d’être remplie par des pierres de taille ou des briques, ce grillage infundibuliforme, ce suppositoire criblé de trous » (Joris-Karl Huysmans)

5. « Cette haute et maigre pyramide d’échelles de fer, squelette disgracieux et géant, dont la base semble faite pour porter un formidable monument de Cyclopes, et qui avorte en un ridicule et mince profil de cheminée d’usine » (Maupassant)

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La réponse de Gustave Eiffel aux artistes

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Vous, écrivains, peintres, sculpteurs et architectes, dans une lettre ouverte, vous m’avez adressé votre mécontentement de voir un jour s’achever la construction de la Tour. Vous qui prétendez parler « au nom du goût français », sachez que la Tour Eiffel n’a pas pour but d’enlaidir « le beau Paris ». Le peuple pourra bientôt s’apercevoir que cette tour située en plein cœur de la ville n’est pas un projet orgueilleux tel que vous voulez le faire croire, et que notre connaissance ici ne sert pas à égaler Dieu ou à le défier. Bien que la nouveauté amène parfois la crainte, les français comprendront bientôt les bienfaits de ce projet.

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Paris, plus belle ville du monde, ne peut s’insurger contre un projet si ambitieux et qui ne fera que traduire sa grandeur. Cette Tour haute de trois cents mètres comptera parmi les plus beaux monuments que l’homme ait engendrés, et elle prendra sa place non pas au milieu de magnifiques allées comme vous le dites, mais dans un lieu tout à fait approprié à recevoir cette grandiose conception : le Champs de Mars. Ainsi Paris deviendra vraiment une ville privilégiée et la première à ériger quelque chose d’aussi colossal.

Posons-nous donc ces questions : va-t-on refuser le moyen d’atteindre une renommée éternelle en rejetant ce qui n’a jamais été réalisé ailleurs ? Ne risquons-nous pas comme cela de déshonorer  » la ville merveilleuse  » ?

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La Tour Eiffel ne pourrait exister ailleurs car elle provient tout droit de mon imagination. Cela montre bien à quel point le talent se trouve en France, car en Amérique, un projet similaire devait naître mais les constructeurs ont fait fausse route. Nous, nous avons réussi.

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Vous qui vous considérez comme artistes, vous jugez bon de m’attaquer sur ce point. En réalité je vous répondrai que la Tour fut entièrement dessinée par moi et avec la participation d’Emile Nougier et Maurice Krechlin, mes collaborateurs. Nous avons imaginé cette construction d’un point de vue technique mais également esthétique car nous en sommes capables. Vous qui citiez Jean Goujon pour avoir donné du sublime à la ville de Paris dans les années 1550, je vous parlerai moi d’un autre architecte et collaborateur, Stephen Sauvestre, qui vivant avec son temps, nous a aidé à rendre notre création plus harmonieuse.

Imaginez à présent cette grande Tour à l’allure nouvelle, aux quatre pieds de fer, solide et vertigineuse en plein cœur de la ville. Tout du haut, contemplez Paris de toutes ses directions et tous nos monuments. La Tour Eiffel sera à la fois une œuvre et une attraction.

Gustave Eiffel

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