
Le long du boulevard Davout, à proximité de la porte de Montreuil dans le XXe arrondissement, un ensemble de sculptures-fontaines mérite largement sa place parmi les fontaines les plus insolites de la capitale. Avec leurs socles colorés sur lesquelles trônent des figurines originales, elles détonnent indiscutablement avec le paysage parisien et les iconiques fontaines Wallace. Leur nom ? Les Poings d’Eau. Derrière ce jeu de mots habile, une œuvre fascinante… et pourtant largement méconnue ! On vous raconte.
Des fontaines parmi les plus insolites de Paris

Les Poings d’eau, ce sont cinq sculptures-fontaines signées de l’artiste camerounais Pascale Marthine Tayou. Installées en 2012 à la suite d’une commande publique, elles marquent initialement l’arrivée du tramway T3b dans l’est parisien. Disséminées le long du boulevard Davout, du nord au sud, elles se dressent aux différentes intersections, comme un fil artistique tendu dans l’espace urbain. Intriguantes et assez méconnues, on pourrait même ne pas deviner qu’elles sont en réalité des fontaines ! Chacune des cinq est différente, mais on y retrouve toujours le même motif : des personnages, hommes et femmes, réalisés en fonte peinte en gris. Disposés dos à dos en cercle, le regard tourné vers l’extérieur et légèrement plus petits que nature, ils se tiennent debout sur un socle posé à même le trottoir. En guise de socle, des cercles colorés décorés de motifs végétaux tranchent avec la monochromie des figurines. Une des fontaines, cependant, se détache du lot : un immense poing tendu vers le ciel émerge du trottoir. Des figurines sont perchées dessus, regardant cette fois vers l’intérieur du cercle. Si on observe bien, sur chacune des autres fontaines, un détail se répète : chaque statue a un poing tendu qui dépasse du cercle. Et c’est précisément depuis ce poing que coule l’eau, lorsqu’on appuie sur le petit bouton poussoir. D’où le nom : Poings d’eau… Malin, non ? Mais derrière le jeu de mot, que l’on salue, se cache un symbole fort !
Une œuvre engagée

On l’aura facilement deviné : le poing se dresse comme un symbole de révolte. Ceux des fontaines ont d’ailleurs été moulés directement à partir du poing de l’artiste. Mais alors, de quelle révolte Pascale Marthine Tayou nous parle-t-il ? Plus que de décorer l’espace public et offrir un point d’eau, l’artiste propose un regard critique et largement engagé sur notre monde contemporain. Pour le comprendre, regardons d’un peu plus près les statues : beaucoup portent des chapeaux blancs, certains peints avec de la peinture phosphorescente pour briller la nuit. Ce ne sont pas des personnages anodins : Tayou les appelle les « colons », une figure récurrente dans son travail, qui incarne les figures du pouvoir, médecins, juges, élites africaines post-coloniales, qui ont investi les codes vestimentaires des anciens colonisateurs. À travers eux, l’artiste aborde les grandes questions post-coloniales, et les effets de la mondialisation sur le phénomène d’acculturation. En réalité, ces petites communautés rassemblées en cercle, plantées dans le vaste espace parisien, forment comme des micro-villages variés au sein de la grande métropole. À travers elles, Pascale Marthine Tayou poursuit un geste qu’on retrouve dans toute son œuvre : celui de transgresser les frontières, qu’elles soient géographiques, identitaires ou artistiques. Une dynamique qu’il exprime jusque dans son nom, auquel il a volontairement ajouté des “e” pour brouiller les pistes de genre. Tayou tisse des liens entre toutes les cultures, les imaginaires et les continents, et propose d’autres manières de regarder le monde… Et c’est un peu ce qu’il se passe ici, avec ces sculptures insolites plantées en plein Paris, à la fois objets du quotidien, œuvres engagées et poétiques.
Image à la une
Les fontaines Poings d’eau © Mairie du 20e
A lire également
En suivant ces 135 médaillons incrustés au sol, vous longerez le méridien de Paris