
Est-ce une pyramide ? Un objet non identifié ? Une sculpture artistique née d’un courant méconnu ? En Seine-et-Marne, dans la commune de Villenoy, cette forme conique longtemps oubliée de ses habitants suscite à nouveau la curiosité depuis quelques années. Car, au-delà de son apparence, c’est son histoire qui a de quoi fasciner locaux et curieux venus de plus loin.
Quand la guerre était aux portes de la France
Devant l’imminence de la guerre avec l’Allemagne nazie d’Hitler, cet étonnant monument est construit en 1939-1940 sur les plans d’un ingénieur de l’usine de sucrerie de Villenoy, demeuré anonyme. L’ouvrage répond alors, comme tous les abris de la “Défense Passive”, à l’obligation faite aux directeurs d’usines de protéger les salariés et leurs familles contre d’éventuelles attaques aériennes. Une obligation imposée par les lois de 1938 et 1939 relatives à “l’organisation de la nation en temps de guerre”. Décrit comme un monument unique à l’échelle nationale, l’abri de Villenoy se distingue par son imposante silhouette conique de 18 mètres de hauteur. Pendant la guerre, la population s’abritait le plus souvent en sous-sol. Mais la proximité avec le ru de Rutel, affluent de la Marne, pousse l’architecte de la sucrerie à faire preuve d’ingéniosité. La forme conique est choisie pour ses qualités aérodynamiques, permettant au monument de résister à l’effet de souffle en cas d’explosion d’une bombe à proximité. Surtout, l’abri de Villenoy impressionne par son ambitieuse constitution : possédant 8 niveaux, il pouvait abriter jusqu’à 120 personnes. Le site comporte un sous-sol, un rez-de-chaussée avec une pièce infirmerie dotée d’une douche de décontamination, 3 étages et 3 autres niveaux au-dessus beaucoup plus étroits et à usage technique. Un escalier en colimaçon autour d’une gaine technique centrale mène jusqu’au troisième étage, tandis que deux portes anti-souffle en acier sont installées au deuxième et troisième étage. Construit en béton armé de ferrailles, d’anciens rails de chemin de fer ayant été réutilisés, le monument peut compter sur des murs épais de plus de 50 centimètres. Devant le risque des avions en approche, les entrées dans l’abri devaient se faire au plus vite, avec des portes d’accès prévues pour un accès rapide.
Une prouesse architecturale bluffante et oppressante
Si, en Allemagne, il existe encore près de 130 abris anti aérien de surface en forme de tour, dont certains pouvaient accueillir plus de 500 personnes, l’abri de Villenoy est unique en France. Au-delà de la prouesse architecturale, il témoigne, plus de 80 ans après sa construction, de la vie des habitants de Villenoy et du pays de Meaux à un moment particulièrement sombre de l’histoire de France. Digne d’un scénario catastrophe, on trouve même une tranchée d’une quinzaine de mètres, en zig-zag pour parer les éclats de bombe, qui conduit à une entrée dans le sous-sol, permettant au personnel venant directement de la sucrerie de s’engouffrer dans l’abri. C’est ce retour sur le devant de la scène qui le propulse, fin 2021, à participer au programme Sauvons nos monuments, mené par l’entreprise Dartagnans. En Seine-et-Marne, le monument obtient la faveur des habitants et cette action permet de récolter plus de 8000 euros pour sa restauration. “C’est quelque chose auquel, je suis très attaché. Villenoy a été quand même la plaque tournante de l’économie du Pays de Meaux, il y a plusieurs années… D’ailleurs, qui dans sa famille sur le Pays de Meaux n’a pas une personne qui a travaillé à la Sucrerie ou à l’Union commerciale ? Je souhaitais que ce soit reconnue et que ce soit mis en avant.” expliquait à l’époque Emmanuel Hude, maire de Villenoy.

Un morceau d’Histoire bientôt classé Monument Historique ?
Un monument dont la Direction régionale des Affaires culturelles (DRAC) a bien compris l’importance et l’intérêt à le conserver. Sur demande de la mairie de Villenoy, c’est le service du ministère de la Culture qui a décidé de l’inscrire au titre des Monuments historiques, en fin d’année 2022. Une belle nouvelle pour la commune qui, après l’avoir (re)découverte en 2004, voit cette inscription au titre des Monuments Historiques comme l’opportunité d’obtenir davantage de subventions pour de futurs travaux. Parmi les grands projets, une réhabilitation de la façade et son béton qui “fatigue”, à l’image d’un trou provoquant un temps des fuites au niveau du quantième étage. Autre volonté de la Ville : réaménager la tranchée qui permettait aux personnes protégées de sortir du cône. Reste maintenant l’étape ultime : le classement aux Monuments Historiques. En attendant, l’abri conique antiaérien de Villenoy est ouvert au public pour des visites guidées à la demande, mais également lors des commémorations des 8 mai et 11 novembre et, enfin, lors des Journées du patrimoine. Visible depuis le fond du parc de l’hôtel de Ville, on accède au cône par le Nord, en passant par une annexe de l’ancienne sucrerie, bâtiment en briques rouges à usage de logements et d’écuries de la fin du XIXe siècle. Siège d’une bibliothèque spécialisée dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, cette annexe doit prochainement abriter un espace consacré à l’accueil des visiteurs.
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Image à la une : Abri conique antiaérien de Villenoy © Région Île-de-France
