Quand les Parisiens patinaient sur les lacs gelés du Bois de Boulogne

Patinage au Bois de Boulogne, hiver 1954

Avant les patinoires éphémères et les pistes artificielles, les Parisiens attendaient le gel avec impatience. Au XIXe siècle, le Bois de Boulogne devenait, le temps de quelques jours d’hiver, l’un des terrains de jeu les plus courus de la capitale.

Un loisir à la mode venu du Nord

Il y a quelques jours, Paris a pris des airs inattendus de carte postale d’hiver. Toits, trottoirs et parcs se sont retrouvés recouverts d’une épaisse couche blanche, des bonhommes de neige ont fleuri un peu partout, et certains ont même ressorti les skis pour aller dévaler la Butte Montmartre ! De quoi sourire, forcément. Et pourtant, à une époque désormais un peu lointaine, le froid transformait la capitale d’une manière encore plus surprenante en véritable terrain de jeu. Avant les patinoires éphémères, les Parisiens profitaient pleinement des hivers rigoureux, jusqu’à chausser leurs patins à glace !

Napoléon III et l’impératrice Eugénie patinant sur le lac du Bois de Boulogne, Johan-Mengels Culverhouse, 1862
Napoléon III et l’impératrice Eugénie patinant sur le lac du Bois de Boulogne, Johan-Mengels Culverhouse, 1862

Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter au Second Empire, puis à la IIIe République, lorsque le patinage s’imposa comme l’un des loisirs les plus en vogue à Paris. Importée des pays anglo-saxons, où l’aristocratie transforma cette pratique nordique en divertissement mondain, elle ne tarda pas à séduire les élites françaises. À une époque où les sports d’hiver restaient rares en ville, patiner incarnait alors une forme d’élégance moderne, à la fois sportive et sociale.

Le Bois de Boulogne transformé en patinoire

Très tôt, le Bois de Boulogne s’imposa comme l’épicentre de cette passion hivernale. Dès 1852, Napoléon III, amateur de patinage, fit aménager le Grand Lac afin qu’il puisse être utilisé lorsque l’eau gelait. En 1865, le Cercle des Patineurs obtint même une concession officielle sur l’un des lacs : le patinage devint alors une pratique organisée, presque institutionnalisée, même si elle restait, évidemment, suspendue aux caprices de la météo.

Patinage au Bois de Boulogne, 1954
Patinage au Bois de Boulogne, 1954

Lorsque le froid s’installait durablement, la foule affluait. Dès que la glace devenait suffisamment épaisse, le Bois de Boulogne se métamorphosait alors en véritable théâtre à ciel ouvert ! On y croisait aussi bien des patineurs aguerris que des débutants maladroits, des groupes d’amis comme des familles, ainsi que des promeneurs venus simplement admirer le spectacle. Jusque dans les années 1960, on y pratiquait également le fauteuil-traineau ainsi que la chaise à patins. Le Cercle des Patineurs organisa même une séance de patinage en musique au cours de l’hiver 1899, rendant l’atmosphère un peu plus festive encore. L’élégance restait toutefois de mise puisque les dames patinaient en robes longues, manteaux de fourrures et chapeaux, tandis que les hommes revêtaient généralement un costume.

Le Petit Journal Illustré du 26 janvier 1908
Le Petit Journal Illustré du 26 janvier 1908

Mais la pratique n’était (est n’est d’ailleurs toujours pas) sans risques puisque la glace pouvait céder sous le poids de la foule. C’est d’ailleurs ce qui arriva lors d’un dramatique accident raconté dans Le Petit Journal Illustré du 26 janvier 1908 : voyant trois jeunes personnes disparaître dans le lac après avoir patiné à un endroit où la couche de glace n’était pas suffisamment épaisse, une trentaine de personnes se précipitèrent pour les sauver… et passèrent à leur tour à travers la surface gelée du lac, heureusement peu profond à cet endroit. Toutes purent être secourues, hormis deux des trois jeunes gens victimes du premier accident.

Du lac à la patinoire

Au tournant du XXe siècle, le patinage reste profondément ancré dans les habitudes parisiennes. Lors des hivers rigoureux, les lacs gelés deviennent accessibles à tous, bien au-delà des cercles mondains. En février 1929, une vague de froid exceptionnelle donne lieu à d’immenses fêtes de patinage au Bois de Boulogne, attirant des dizaines de milliers de curieux. Des champions venus des Alpes, des démonstrations sportives et même un match de hockey sur glace transforment le site en événement populaire d’ampleur.

Hiver 1954, patinage au Bois de Boulogne
Hiver 1954, patinage au Bois de Boulogne

Pourtant, cette tradition repose toujours sur une contrainte majeure : la glace naturelle. L’apparition des patinoires artificielles, à la fin du XIXe siècle, marque un tournant. Si le Bois de Boulogne conserva longtemps son aura hivernale, la pratique en plein air déclina progressivement au profit de lieux fermés, plus sûrs et accessibles toute l’année. Peu à peu, les patineurs désertent les lacs gelés, et le Bois de Boulogne perdit son rôle central dans l’histoire parisienne de la glisse.

Aujourd’hui, évidemment, plus question de s’élancer sur les lacs gelés du Bois de Boulogne ou d’ailleurs ! Le patinage a changé de décor, mais pas disparu pour autant. Pour retrouver les sensations de glisse en plein cœur de la capitale, direction notamment la patinoire du Grand Palais, lors de ses ouvertures hivernales, ou les patinoires couvertes parisiennes qui permettent de chausser les patins toute l’année… en toute sécurité !

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Mélina Hoffmann