
Dans son cycle consacré aux marchands d’art, le musée de l’Orangerie consacre cette fois une exposition à Berthe Weill, défenseuse des avant-gardes bien moins connue que son contemporain Ambroise Vollard. En ouvrant sa galerie dès 1901, elle a pourtant contribué à faire connaître Picasso, Matisse, Valadon ou Dufy, et reste la seule à avoir consacré une exposition personnelle à Modigliani de son vivant. Jusqu’au 26 janvier 2026, ce parcours nous plonge dans les débuts de l’art moderne aux côtés des artistes défendus et des écrits d’une Weill aussi passionnée qu’intrépide.
Une galeriste engagée
Parmi les grands marchands d’art du tournant du XXe siècle, on cite souvent Ambroise Vollard ou Paul Guillaume, moins Berthe Weill. Comme d’autres noms féminins, cette figure est passée dans l’oubli bien qu’elle ait joué un rôle considérable dans l’émergence des avant-gardes à Paris. Née à Paris en 1865, Weill ouvre en premier lieu une petite boutique d’antiquaire avec l’un de ses frères, puis en 1901, à l’âge de 37 ans, fonde sa propre galerie au 25 rue Victor-Massé (9e). Ainsi, elle demeure la première femme galeriste parisienne.

Dès cette époque, elle a pour ambition de mettre en lumière les artistes de la nouvelle génération, chose peu commune à une époque où l’art académique fait encore loi. Sur sa carte de visite, la galeriste annonce déjà la couleur en notant : « Place aux jeunes ». Au début de l’exposition, parmi la sélection d’oeuvres présentée lors de l’ouverture de la galerie, on découvre les tableaux de jeunesse de ceux qui deviendront les grandes figures de l’art moderne : Pablo Picasso à qui Weill achète les premières peintures, et Henri Matisse qui vit alors difficilement de son art, mais aussi des artistes moins connus, comme Fabien Launay, disparu précocement.

Défenseuse des grands mouvements modernes
Au fil de l’exposition, on découvre une galeriste sensible et engagée aux expérimentations esthétiques de son temps, bien avant que les artistes exposés soient reconnus de tous. Ainsi, Berthe Weill défend dès la première heure Kees Van Dongen, Henri Matisse, Raoul Dufy, André Derain et Maurice de Vlaminck, peintres de la couleur qui seront ensuite regroupés par le critique d’art Louis Vauxcelles sous le nom de « Fauves« , lors du salon d’Automne de 1905. Dans ses mémoires Pan ! Dans l’œil…, la galeriste note de précieux témoignages sur les débuts souvent difficiles de ces artistes, dont quelques citations apparaissent sur les murs de l’exposition.

Une salle dévoile ainsi plusieurs oeuvres fauves, dont la palette criarde et les touches empâtées ont rapidement séduit une Weill intrépide, malgré les indignations de ses contemporains. Quelques lettres dévoilent son tempérament passionné et intransigeant, d’autant plus remarquable à une époque laissant peu de place aux femmes dans le marché. Plus loin, on découvre son soutien tout aussi fort pour les cubistes et l’École de Paris, ainsi que des femmes émancipées comme son amie Émilie Charmy ou Suzanne Valadon pour lesquelles elle reconnait toute son admiration.
Suivre son intuition
De Berthe Weill, on retient un engagement remarquable. Elle reste la seule à avoir consacré une exposition monographique à Amedeo Modigliani de son vivant, en 1917 ; une présentation de plusieurs nus qui lui a valu la visite de la police pour « outrage à la pudeur ». Contrainte de fermer sa galerie et de se cacher durant la Seconde Guerre mondiale, elle continue coûte que coûte à défendre les artistes malgré ses difficultés financières, et prend finalement sa retraite à la Libération.

En tout, elle aura représenté plus de 300 artistes et organisé des centaines d’expositions malgré les critiques et les réticences. À la fin de ses mémoires, elle célèbre une existence mue par sa seule intuition : « Cette vie, je me la suis faite ainsi, parce que je l’aime ainsi ; j’y ai trouvé des déceptions, mais aussi des joies… et je dois m’estimer heureuse ».

Romane Fraysse
Berthe Weill, galeriste d’avant-garde
Musée de l’Orangerie
Jardin des Tuileries, 75001 Paris
Jusqu’au 26 janvier 2026
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Image à la une : Amedeo Modigliani (1884-1920), Nu au collier de corail, 1917 – Photo © Allen Memorial Art Museum, Oberlin College, Ohio