Du surréalisme au reportage de guerre, la photographe Lee Miller casse les codes au musée d’Art moderne de Paris

Figure du surréalisme, la photographe Lee Miller (1907-1977) a joué de l’expérimentation durant un temps avant de s’engager dans le reportage de guerre au cours de la Seconde Guerre mondiale. Loin de la réduire à une égérie, l’exposition du musée d’Art moderne de Paris s’intéresse plutôt à son regard derrière l’objectif, en tant qu’artiste, portraitiste et correspondante. À travers 250 tirages présentés jusqu’au 2 août 2026, le parcours nous fait traverser la pluralité de son travail, en s’arrêtant un moment sur ses images marquantes de la libération des camps de concentration de Dachau et Buchenwald.

Expérimenter l’image

L’exposition s’ouvre sur le premier film de Jean Cocteau, Le Sang d’un poète (1930-1932), dans lequel on reconnaît le visage longiligne de Lee Miller sous la forme d’une déesse antique. Archétype de la femme moderne, la jeune femme au physique androgyne mène déjà une carrière de mannequin, que le parcours évoque brièvement avant de s’intéresser à son regard d’artiste. Car son arrivée dans le Paris surréaliste et sa rencontre avec Man Ray lui ouvrent la voie vers la photographie expérimentale, bien loin des clichés de magazine.

Photographe inconnu. Lee Miller avec son appareil lors d’une séance photo Schiaparelli pour Vogue, Musée d’Art moderne, Paris 1945 © Lee Miller Archives England 2026 All Rights Reserved

Devenue l’amante de Man Ray, Lee Miller apprend d’abord à ses côtés en tant qu’apprentie, avant de s’installer à son compte en partageant le même studio. Là, les deux complices collaborent en se prenant l’un et l’autre pour modèle, jouant sur l’érotisme des corps, l’absurdité des situations, et le potentiel créatif de nouvelles techniques, comme la solarisation. De cette période effervescente, Miller gardera un goût pour le ton ironique, le jeu sur les textures et l’expressivité des formes, notamment lors de ses images prises au Caire où elle vit avec son mari Aziz Eloui Bey dès 1934.

Lee Miller, Femme à la main sur la tête (ou la Coiffure), Paris 1931 © Lee Miller Archives England 2026 All Rights Reserved

Le reportage de guerre

Au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Lee Miller aménage à Londres et commence à faire plusieurs reportages pour Vogue sur la ville prise sous les bombardements. La photographe prend rapidement conscience de la violence du conflit et devient l’une des rares femmes à obtenir une accréditation pour devenir correspondante de guerre. Dès lors, elle voyage en France, en Allemagne, en Autriche ou en Roumanie pour immortaliser les troupes militaires, les immeubles en ruine et faire le portrait des nombreuses femmes engagées en tant qu’infirmières, pilotes ou plieuses de parachutes.

Lee Miller. Le photographe David E. Scherman habillé pour la guerre, 4 Dean Street, Londres 1942 © Lee Miller Archives England 2026 All Rights Reserved

Si ses images donnent à voir un affrontement destructeur, Lee Miller n’en perd pas moins sa sensibilité artistique, et offre un regard singulier qui se distingue des habituels reportages de guerre. La photographe saisit les objets laissés à l’abandon, varie les angles de vue, ose parfois l’humour noir et n’hésite pas à exprimer un engagement très personnel. Plusieurs clichés de l’exposition la montrent en première ligne, suivant l’avancée des troupes alliées, notamment lors de la libération de Saint-Malo.

Documenter l’horreur

Une salle de l’exposition est réservée à l’un des travaux les plus marquants de Lee Miller. En avril 1945, la photographe est l’une des premières à se rendre dans les camps de concentration de Dachau et Buchenwald, où elle prend plusieurs images des détenus squelettiques, des gardiens arrêtés, et des amoncellements de corps. Face au négationnisme ambiant, Miller envoie son reportage à Vogue en annotant : « Je vous supplie de croire que c’est vrai. » Avec la publication de ses photographies, elle contribue à révéler publiquement l’entreprise d’extermination menée par les nazis.

Exposition « Lee Miller » au musée d’Art moderne de Paris © Romane Fraysse / Paris ZigZag

Alors qu’Adolf Hitler se donne la mort le 30 avril 1945, Lee Miller décide de se rendre le jour même dans son domicile à Munich. Là, elle réalise alors l’une des images les plus célèbres de la fin du conflit, présentée dans cette exposition : la photographe se met en scène dans la baignoire du dictateur, signe du renversement de son pouvoir. « Hitler n’avait jamais été vraiment vivant pour moi jusqu’à aujourd’hui. Il avait été une monstrueuse machine du mal toutes ces années jusqu’à ce que je… mange et dorme dans sa maison », témoignera-t-elle plus tard. Si ces reportages suscitent horreur et dégoût, l’exposition montre bien de quelle manière la photographe varie les portraits de gardes nazis et de détenus pour en premier lieu interroger l’humain et l’ignominie dont il est capable.

Romane Fraysse

Lee Miller
Musée d’Art moderne de Paris
11 avenue du Président Wilson, 75116 Paris
Jusqu’à 2 août 2026

À lire également : Marilyn Monroe au cœur d’une grande exposition à Paris

Image à la une : Exposition « Lee Miller » au musée d’Art moderne de Paris © Romane Fraysse / Paris ZigZag

Rédactrice
En écrivant sur l'actualité des musées, galeries, cinémas ou librairies, j'ai à cœur de partager un regard sincère tout en défendant des lieux indépendants.