
Aux côtés du Greco ou de Véronèse, Le Tintoret (1518-1594) est l’un des grands noms du maniérisme, mouvement de la Renaissance tardive qui a délaissé les préceptes classiques pour privilégier une expressivité du geste et de la couleur. Jusqu’au 24 janvier 2027, le musée Jacquemart-André consacre une exposition aux modernités de ce peintre vénitien, remarquable à sa touche dynamique, ses compositions audacieuses et sa lumière contrastée. Quarante peintures et oeuvres graphiques sont à découvrir durant le parcours.
L’expressivité du geste
Dès les premières salles, les toiles du Tintoret provoquent plusieurs impressions : la palette est lumineuse, les perspectives sont inventives, et la touche dévoile un geste vif. C’est la « prestezza« , cette touche spontanée et expressive, peinte par l’artiste avec rapidité et sans reprise. Une liberté dans la création que s’autorisent alors les peintres maniéristes du XVIe siècle, en rupture avec l’idéal humaniste des siècles précédents qui prônait une perfection des corps et une obéissance aux lois mathématiques.
Aussi, chez Le Tintoret, on perçoit le mouvement et la transparence des drapés, les turbulences du ciel, mais aussi la douceur des formes ou la porosité des matières. En grands formats, certaines toiles dégagent une tension dramatique, qui annonce déjà une entrée dans l’art baroque. Du fait de ses audaces et de la rapidité de ses réalisations, l’artiste suscite l’admiration de ses contemporains, qui le surnomment alors Il Furioso (« Le Furieux« ).
Entre jeu et sensualité
Leda et son cygne, Danae, Suzanne et les Vieillards… tant de thématiques qui sont reprises par le peintre vénitien pour jouer sur la sensualité des corps et faire quelques détournements ironiques de ces sujets traditionnels. La mise en scène de Leda et de sa servante, sûrement l’une des toiles les plus belles de l’exposition, laisse percevoir une peau veloutée, que l’on semble presque toucher avec les yeux.

Pour Suzanne, c’est la composition qui étonne par la rupture visuelle d’un mur végétal séparant la jeune femme nue et resplendissante d’un vieillard tapi au sol. Mais l’humour du peintre est surtout visible avec une Danaé entourée d’une « semence divine » représentée sous forme de pièces de monnaie qu’elle s’empresse de ranger dans un coffre… À ses pieds, un petit chien à l’œil coquin semble s’amuser de cette scène burlesque. Le Furieux serait aussi, pour Giorgio Vasari, « le cerveau le plus terrible qu’ait jamais connu la peinture ».
L’inspiration des modernes
Hormis quelques portraits ou scènes bibliques sans grande inventivité, la plupart des peintures et oeuvres graphiques présentées dans le parcours soulignent bien la continuité plastique entre la création du Tintoret et celles des artistes du XIXe siècle. Sa touche libre, expressive et brumeuse, sa palette lumineuse et ses cadrages inhabituels en font un maître admiré par les impressionnistes et leurs successeurs.

Ainsi, une dernière salle met en dialogue les œuvres du Tintoret avec des toiles d’Ingres, d’Édouard Manet ou de Paul Cezanne. On peut ainsi observer une reproduction de son Autoportrait par Manet, qui conserve les audaces du peintre vénitien : un visage frontal et une expression sévère, qui surgissent d’un fond entièrement plongé dans le noir. C’est cette esthétique que reprendra aussi Cezanne avec ses figures contrastées et dynamiques dans sa Tentation de saint Antoine, qui conclut l’exposition.
Éternel Tintoret
Musée Jacquemart-André
158 boulevard Haussmann, 75008 Paris
Jusqu’au 24 janvier 2027
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Image à la une : Tintoret, Suzanne et les vieillards, vers 1555-1556, huile sur toile, 146 cm × 193,6 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum, Gemäldegalerie ©KHM-Museumsverband