
Comment les images fabriquent-elles notre histoire collective ? En explorant l’absence, le hors-champ et la multiplicité des points de vue, l’artiste canadien Stan Douglas tente de reconstituer des scènes passées à travers la photographie, de la vidéo et de l’installation. Jusqu’au 10 janvier 2027, le Jeu de Paume lui dédie une rétrospective d’ampleur qui traverse ses différentes séries en mettant à mal la croyance en une « neutralité » de l’image.
Une rétrospective entre photo et cinéma
L’exposition est conçue comme un long chemin présentant les différentes séries thématiques de Stan Douglas. L’artiste est associé à l’École de Vancouver, un mouvement défendant une vision conceptuelle de la photographie entre les années 1970 et 1980 dans la région de Vancouver. En associant la photographie à la vidéo, à l’installation et, parfois au théâtre, Douglas multiplie aussi les références à la littérature, au cinéma et au jazz pour questionner notre manière de percevoir le réel.

Ainsi, en dialogue avec les photographies, plusieurs salles présentent des installations vidéo en les plaçant dans des contextes historiques, politiques ou culturels. Dans ISDN, Douglas explore la musique comme un échange transcontinental en s’inspirant de la technologie ISDN qui transmet de l’audio via des lignes téléphoniques. Avec deux écrans placés face à face, des artistes de grime de Londres semblent alors répondre à des rappeurs mahraganat du Caire. Dans Hors-Champs, Douglas s’amuse cette fois à montrer la représentation d’un concert de free jazz et son hors-champ. La vidéo permet alors de multiplier les points de vue sur une même histoire.
Des images du passé et de l’absence
À partir d’archives, de témoignages et d’écrits, Stan Douglas reconstitue des scènes inspirées de la vie réelle, en convoquant des acteurs, des décors et en s’appuyant sur des techniques diverses, comme le collage ou les images générées par ordinateur. Une pratique qui lui permet d’éveiller notre mémoire collective sur des faits historiques qui n’ont pas pu être saisis sur l’instant par un photographe. Ainsi, certaines de ses oeuvres illustrent des moments charnières, à travers les révoltes ou les exils, mais aussi des « histoires mineures et des personnes ordinaires » qu’il rend monumentales. L’une de ses oeuvres, immense, représente par exemple un spectacle qui s’est improvisé dans une gare new-yorkaise en 1914, lors d’une tempête de neige.

Mais Stan Douglas a aussi consacré plusieurs séries à la thématique de l’absence et de la désertion. Dans « Nocturnes », il illustre des lieux disparus ou profondément transformés, à l’instar de la ruelle Hogan à Vancouver, ancien quartier animé par les clubs de jazz qui a été démantelé pour faire place à une voie rapide qui ne verra jamais le jour. À travers des récits et photographies d’archives, Douglas reconstitue ainsi par modélisation 3D un lieu qui n’existe plus.
Un regard sur le racisme
Ce regard sur le passé permet aussi à Stan Douglas de questionner les représentations stéréotypées des personnes noires qui forgent notre imagination collective depuis des siècles. Il réinterprète notamment le film raciste La Naissance d’une nation de D.W. Griffith, qui présentait le Ku Klux Klan sous un beau jour. À travers une installation vidéo, Douglas sélectionne une scène dans laquelle un soldat noir, joué par un acteur blanc grimé, incarne une menace sexuelle pour la femme blanche, avant d’être lynché.

Tout autour de cet extrait du film de 1915, on découvre quatre autres points de vue de cette même scène jouée par plusieurs acteurs noirs avec pourtant le même regard stéréotypé. Par cette pluralité, l’artiste souhaite dénoncer la manière dont le raciste projette un même imaginaire sur des personnes pourtant différentes, le réduisant à quelques traits discriminants. À travers son travail sur le récit et la multiplicité des perceptions, Douglas questionne ainsi la manière dont notre histoire est produite à travers les films et les images.
Informations pratiques
Stan Douglas. Parallax
Lieu : Jeu de Paume, 1 place de la Concorde, 75001 Paris
Dates : Jusqu’au 10 janvier 2027
Horaires : Mardi, 11h-21h. Du mercredi au dimanche, 11h-19h. Fermé le lundi.
Tarifs : 14 euros. Tarif réduit : entre 7,50 euros et 9,50 euros. Gratuit pour les moins de 18 ans.
Accès : Station de métro Concorde ou Tuileries
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Image à la une : Stan Douglas, Hastings Park, 16 July 1955, 2008. From the series, Crowds and Riots © Stan Douglas Courtesy the artist, Victoria Miro, and David Zwirner