Ce village classé parmi les plus beaux de France cache l’histoire d’un crime passionnel, un soir de Noël

Gordes © Adobe stock

Village perché du Luberon, pierres blondes baignées de lumière, ruelles silencieuses où flotte un parfum de feu de bois et de traditions. À Noël, Gordes a des allures de décor de crèche. Tout ici respire la douceur de vivre. Et pourtant, derrière cette carte postale provençale, se cache l’une des affaires criminelles les plus troublantes du XIXᵉ siècle. Le soir du 24 décembre 1861, l’amour interdit va s’inviter dans la nuit de Noël… et se conclure dans le sang.

Une liaison qui embrase Gordes

À cette époque, Gordes vit au rythme lent de l’agriculture et des usages anciens. On se connaît, on se surveille, on commente. C’est dans ce décor immuable que s’impose Fortunée Béridot, 25 ans, beauté sombre et caractère bien trempé. Une femme libre, trop libre peut-être pour son époque. Elle vit avec son mari, Théophile Auphan, homme discret, travailleur, mais fragile de santé. Leur vie à la Bastide-Neuve semble paisible, presque monotone. Jusqu’à l’arrivée de François Denante. Maquignon de 34 ans, marié, père de famille, Denante est tout l’inverse de Théophile : imposant, charismatique, sûr de lui. Leur rencontre agit comme une étincelle. Très vite, la passion devient incontrôlable. La relation est intense, brûlante, impossible à cacher. À Gordes, les regards s’attardent, les murmures circulent. Fortunée s’éloigne de son mari, Denante devient omniprésent. Lorsqu’elle tombe enceinte, l’équilibre déjà fragile vole en éclats. La grossesse n’ira pas à terme, mais elle scelle une certitude : Fortunée veut changer de vie. Problème : en 1861, le divorce est interdit. Dans ses lettres à Denante, conservées aujourd’hui aux archives du Vaucluse, Fortunée ne laisse aucun doute sur son état d’esprit. Elle évoque des solutions, imagine des scénarios, cherche à faire disparaître l’obstacle qui la retient prisonnière de son mariage.

Village paisible de Gordes
Village paisible de Gordes ©adobestock

Le réveillon qui vire au drame

Elle tente d’abord la voie la plus discrète : le poison. Arsenic, laudanum, aconit, administrés à faibles doses. Théophile souffre, s’affaiblit, mais résiste. L’attente devient insupportable. Dans le village, les rumeurs s’intensifient. Le malaise est palpable. Il faut en finir. Le 24 décembre 1861, tandis que Gordes se prépare à la messe de minuit, les rues se vident. Dans la cour de la Bastide-Neuve, une silhouette se dissimule derrière un portail. François Denante attend. Lorsque Théophile traverse la cour, le fusil est levé. Deux coups partent. Deux coups qui déchirent la nuit de Noël. Théophile s’effondre et succombe peu après. La nouvelle se répand aussitôt dans le village. Personne n’est vraiment surpris. On parlait déjà de cette liaison. On connaissait les tensions. On chuchote, on accuse.

Gordes, plus beau village de France
Gordes, plus beau village de France ©adobestock

Un procès qui passionne la France

Denante est arrêté rapidement. Acculé, il finit par désigner Fortunée : « C’est elle qui m’a fait faire ça. » Fortunée est arrêtée à son tour. Les anciens amants, unis dans le crime, se déchirent désormais devant la justice. Lettres, billets, témoignages : le dossier est accablant. En mai 1862, le procès s’ouvre aux assises de Carpentras. La France entière suit l’affaire. La figure de Fortunée fascine autant qu’elle scandalise : femme adultère, manipulatrice, passionnée. La peine de mort est envisagée. Elle sera écartée. Les jurés condamnent Fortunée Béridot et François Denante aux travaux forcés à perpétuité. Ils sont séparés à jamais. Fortunée est envoyée au bagne en Guyane, où elle meurt de maladie quelques années plus tard. Denante, incarcéré à Toulon, s’évade et disparaît sans laisser de trace, nourrissant fantasmes et spéculations. Mais l’affaire ne s’éteint pas.

La Vénus de Gordes
La Vénus de Gordes ©adobestock ©Une du Figaro du 16 novembre 1866 (BNF)

Quand le fait divers devient roman

Dès 1866, l’histoire inspire un roman-feuilleton publié dans Le Figaro : La Vénus de Gordes, signé Ernest Daudet, frère d’Alphonse. Le surnom s’impose. Fortunée devient une figure mythique, entre beauté fatale et héroïne tragique. Quelques mois plus tard, Émile Zola publie Thérèse Raquin. Les parallèles troublants avec l’affaire de Gordes interrogent encore les historiens. Aujourd’hui, Gordes figure parmi les plus beaux villages de France. Les visiteurs arpentent ses ruelles sans toujours savoir qu’un soir de Noël, ici même, l’amour et la mort se sont rencontrés. Grâce aux archives départementales du Vaucluse, lettres et témoignages ont ressurgi, révélant un véritable roman noir provençal, profondément ancré dans la mémoire collective. Et lorsque décembre revient, sous les lumières de Noël, l’ombre de la Vénus de Gordes semble encore glisser entre les pierres blondes du village.

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Rédacteur
Touche-à-tout passionné, on peut aussi bien le croiser dans la fosse d’un concert qu’au détour d’une exposition ou au balcon d’un théâtre.