
Le campus universitaire de Jussieu, aussi nommé « campus Pierre-et-Marie-Curie », se situe dans le 5e arrondissement de Paris. Il est le campus principal de la faculté des sciences et ingénierie de la Sorbonne et s’étend sur 13 hectares. L’ancienne Halle aux Vins de Paris se trouvait dans ce périmètre. Dès 1964, des activités universitaires y ont débuté, mais dans l’ombre, un assassin se cachait dans les murs : l’amiante.
Jussieu : un scandale tueur
Remontons jusqu’en 1958 : à cette date, la construction du campus de Jussieu a commencé. Afin de protéger les bâtiments de potentiels incendies mortels, une grande quantité d’amiante a été utilisé afin de protéger les structures métalliques intérieures. L’on craignait que sous une chaleur trop intense, les poutres fondent, et entraînent avec elles beaucoup plus de pertes humaines.
Notez que ces travaux étaient de petite envergure : puisqu’ils ne devaient accueillir qu’une petite faculté des sciences. Or, seulement 4 ans après l’ouverture des locaux, les événements de mai 68 ont lieu, et bousculent l’ancien ordre établi. Désormais « l’université de Paris » n’est plus un organisme unique : les universités sont autonomes et pluridisciplinaires. Alors, on a réfléchi à la création d’une immense « Université scientifique de Paris ». Au fil des années, de nombreux organismes ont donc été fusionnés à ce campus, qui n’était pas prêt à accueillir tant de monde ! Ce choix était clairement confortable, car il évitait tout déménagement, ou autre construction. Cette fusion imprévue de plusieurs corps universitaires a mené à une gestion difficile des locaux : ce qui a engendré le début du compte à rebours avec l’amiante.
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L’amiante à Paris
Le campus universitaire de Jussieu a évidemment continué de « tourner à plein régime ». Amphithéâtres bondés, allées et venues incessantes… Progressivement, les bâtiments se sont dégradés, et la poussière d’amiante a commencé à se propager dans l’air : elle était même visible à l’œil nu. En 1974, donc 10 ans après l’ouverture du campus, le danger de l’amiante est visible et connu de tous. Face à cette menace, le Collectif Intersyndical Amiante est créé. Entre 1974 et 1979, celui-ci œuvre activement pour dénoncer les dangers de ce composant. Malheureusement, les mises en garde ne portent pas assez vite leurs fruits.
Mais l’amiante, qu’est-ce que c’est exactement ? Eh bien, il s’agit de fibres minérales naturelles, mais qui deviennent nocives pour l’homme selon leur utilisation. Inhaler de l’amiante, c’est se soumettre à développer de nombreux cancers au niveau pulmonaire, du colon, du larynx, ou encore des fibroses pulmonaires. Ce que l’on nomme plus communément la « fibre tueuse » est responsable en France de 85% des cancers de la plèvre et de 20 % des cancers du poumon.

Si le campus universitaire de Jussieu est un cas d’école en ce qui concerne la lenteur de la prise en charge, c’est parce que le CPA (créé en 1982) fait partie de ce scandale. Le Comité Permanent Amiante assurait qu’un « usage contrôlé » de la fibre avait été mis en place lors de la construction de ce campus en plein Paris. Puisqu’une valeur limite d’exposition à l’amiante avait été fixée, il n’y avait pas à s’inquiéter. Or, on sait que l’amiante tue depuis le début du XXe siècle. En outre, en 1945, l’amiante a été classé comme « source de maladie professionnelle ». C’est pour cela que le CPA a été accusé de « lobbying » : ce qu’ils ont toujours démenti. Sachez également que lorsque les voix ont commencé à s’élever, l’amiante était également désigné comme étant cancérogène par le Centre international de lutte contre le cancer… Cependant, puisqu’une contamination à l’amiante ne se révèle que 15 à 20 ans plus tard, aucun danger imminent ne se constatait, ce qui était un argument phare pour les défenseurs de l’amiante.
En 2013, suite à de très nombreux procès, la cour d’appel de Paris a estimé que « l’influence du CPA n’était pas établie » dans le scandale à l’amiante de Jussieu. Le labyrinthe juridique de Jussieu a connu de nombreux remous. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il a été difficile (voire impossible) d’identifier une décision précise du CPA ayant causé UNE contamination précise. Et il était également très difficile de relier médicalement chaque cancer ayant été induit par l’amiante dans le campus, aux choix du CPA. Une chose est sûre : le Comité Permanent Amiante reste lourdement critiqué.
Les chiffres sont pourtant alarmants lorsque l’on sait qu’entre 1965 et 1995, 35 000 personnes sont mortes à cause de l’amiante. En France, on recense entre 2200 et 5400 cancers liés à cette fibre.
Une université en chantier

C’est en 1996 que le scandale de l’amiante à Jussieu prend une nouvelle ampleur. Le président de la République Jacques Chirac l’annonce : « […] À la rentrée d’octobre suivant, plus aucun étudiant ne sera en contact avec l’amiante à Jussieu ». Le projet de désamiantage débute. Jacques Chirac est confiant en annonçant qu’il n’y aura que trois ans de travaux intensifs… Mais ces trois ans se transformeront en vingt ans de chantier.
Au moins, le projet de désamiantage du campus de Jussieu commence dès 1996 et s’étend sur 300 000 m2 . Le budget prévu était de 183 millions d’euros : ce qui a été une très lourde sous-estimation. D’ailleurs, en 1997, sept pays européens avaient déjà interdit l’amiante.
Le chantier universitaire du quartier Saint-Victor se complique lorsque les équipes découvrent que les structures sont fragiles, les normes incendie sont insuffisantes et les bâtiments sont trop vieillissants. Le désamiantage seul serait un manque de responsabilité énorme. Il faut donc restructurer le campus et le rénover complètement en surcroît du désamiantage. Le budget explose à plus d’un milliard d’euros.
En 2009, la fameuse tour du campus de Jussieu, la tour Zamansky, est rouverte. C’est un symbole fort : l’université est peu à peu réhabilitée, et ne se prépare plus à tuer en silence. Quant au désamiantage complet, cela ne fait même pas encore 10 ans qu’il a été terminé, car c’est en septembre 2016 que François Hollande inaugure le « nouveau Jussieu ».
Aujourd’hui, le campus universitaire de Jussieu n’est plus un danger et respecte les normes sanitaires modernes. Clairement, à Paris et en France, de nombreux bâtiments doivent toujours contenir de l’amiante sans qu’on ne le sache. On compte de nombreux décès causés par l’ancien site de Jussieu. Encore en 2026, le chantier de désamiantage de ce campus parisien a été le plus grand et coûteux jamais mené en Europe.
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Photo à la une : Campus universitaire de Paris Jussieu © Jmb Frenchy