Le saviez-vous ? À Paris, des habitants vivaient sous 8 villes françaises

Place de la Concorde, statue et guérite

Place de la Concorde, au cœur de Paris : c’est ici que se trouve toute la France sans que vous ne vous en doutiez. Dans les années 1830, sous la monarchie de Juillet, l’architecte Jacques-Ignace Hittorff est chargé de réaménager la place. Aux quatre angles de la place se trouvaient huit pavillons, appelés “guérites Gabriel”. C’est sur ces guérites que huit statues monumentales ont été installées. Ces huit allégories représentent des villes françaises, qui ont été placées géographiquement. Au nord-ouest on retrouve Brest et Rouen, au nord-est Lille et Strasbourg, au sud-est Lyon et Marseille, et puis au sud-ouest Bordeaux et Nantes.

Pourquoi huit villes françaises ?

Les statues de Brest et Rouen, place de la Concorde
Les statues de Brest et Rouen, place de la Concorde © Wikicommons

Quatre sculpteurs ont été chargés de réaliser ces allégories, à raison de deux statues chacun. Ces huit statues ont été conçues sous la même direction artistique. On les retrouve assises, tournées vers l’intérieur de cette place. Elles sont vêtues de draperies, et chacune possède des attributs associés aux armes ou aux richesses de leur ville respective. Jean-Pierre Cortot a érigé Brest et Rouen. James Pradier fut le créateur de Lille et de Strasbourg. Louis Petitot a construit Lyon et Marseille, Louis-Denis Caillouette a fait Bordeaux et Nantes !

Statues de Lyon et Marseille, place de la Concorde
Statues de Lyon et Marseille, place de la Concorde © Wikicommons

Mais alors, pourquoi avoir choisi ces huit villes françaises pour décorer la place de la Concorde ? Affirmer qu’il s’agissait des « plus grandes villes françaises » à l’époque serait un raccourci. Au XIXe siècle, ces villes symbolisaient surtout la richesse du territoire. Brest était un grand port militaire, Rouen était une immense cité commerciale et industrielle. Lille, quant à elle, brillait par sa puissance textile et industrielle. Strasbourg était une ville stratégique positionnée à l’Est, Lyon était déjà célèbre pour son commerce de soieries. Marseille, comme encore aujourd’hui, vivait par son grand port méditerranéen. Bordeaux aussi jouissait d’un commerce maritime florissant, comme Nantes. Paris, elle, n’est évidemment pas représentée : c’est sur son sol que ces huit allégories dessinent symboliquement la carte de France.

Quand on habitait sous les statues

Statues de Bordeaux et de Nantes, place de la Concorde
Statues de Bordeaux et de Nantes, place de la Concorde © Wikicommons

Et c’est là que l’histoire devient vraiment insolite : des familles parisiennes vivaient littéralement sous ces statues. Les fameuses guérites Gabriel n’étaient en effet pas de simples éléments décoratifs : elles étaient habitées. On pouvait donc facilement affirmer « J’habite à Marseille, ou à Lyon » tout en vivant en plein Paris ! D’ailleurs, les guérites sont toujours là : puisqu’il s’agit des portes que vous voyez sous les statues. Elles remontent à la conception originelle de la place par Ange-Jacques Gabriel au XVIIIe siècle. Elles ont donc été réutilisées pour servir de socle aux statues.

Mais avant, la place de la Concorde possédait des fossés, qui ont été aménagés en jardin. Ils faisaient 5 mètres de profondeur et une vingtaine de mètres de largeur. On y trouvait même des arbres fruitiers ! Le problème était néanmoins de taille, puisqu’à trop admirer les statues, ou à ne pas regarder devant soi, les habitants tombaient dedans. Impossible donc de rentrer chez soi (sous Bordeaux, par  exemple). Les accidents sont devenus si nombreux que les fossés ont été comblés. Les guérites, elles, ont été conservées. Mais alors, que cachent encore ces statues de villes où l’on pouvait habiter ?

Strasbourg et Lille, statues symboles

Il semblerait que pour personnifier Lille, James Pradier aurait pris pour modèle une femme de sa connaissance. Était-ce une maîtresse, une amie ?  Les sources aiment ajouter des détails à l’histoire, mais nous ne pouvons rien affirmer. En revanche, une rumeur a longtemps eu la vie dure : la statue de Strasbourg, également signée James Pradier, serait Juliette Drouet. Madame Drouet, elle, a réellement été la maîtresse et le modèle de James Pradier avant sa célèbre relation avec Victor Hugo !

Cependant, les recherches actuelles doutent de cette identification. Lorsque la statue de Strasbourg a été érigée, Juliette Drouet était déjà engagée dans sa relation avec Victor Hugo. Certains optent donc pour Louise d’Arcet : l’épouse de Pradier. Bien sûr, l’histoire des statues ne s’arrête pas à des rumeurs, et tandis que certaines gardent peu d’anecdotes, celle de Strasbourg et Lille en sont truffées !

Statues de Lille et Strasbourg par James Pradier, place de la Concorde
Statues de Lille et Strasbourg par James Pradier, place de la Concorde © Wikicommons

En 1870, la France perd la guerre franco-prussienne : l’Alsace et une partie de la Lorraine passent sous domination allemande. Or, la statue représentant Strasbourg est toujours au cœur de Paris. L’allégorie devient un lieu de recueillement. La statue de James Pradier est voilée et les Parisiens viennent y déposer des fleurs et des couronnes. Ce phénomène va durer des décennies. Puis, en 1918, c’est l’inverse qui se produit. Quand l’Alsace revient à la France, on célèbre près de cette statue ! Lors des fêtes de l’Armistice, elle est même couverte de drapeaux tricolores et de couronnes fleuries. Au Petit Palais, vous pourrez retrouver une peinture d’Ernest Jules Renoux qui représente ces instants de liesse.

Lille connaît à son tour une histoire particulière pendant la Première Guerre mondiale. Occupée par l’armée allemande, la ville suscite les mêmes marques de soutien autour de son allégorie parisienne. Dans la nuit du 17 au 18 octobre 1918, les troupes allemandes quittent Lille. Deux jours plus tard, le 20 octobre, la libération est célébrée place de la Concorde : des Lillois viennent déposer des fleurs devant la statue, alors que Strasbourg porte encore les signes du deuil.

Les huit statues de la place de la Concorde n’ont donc pas seulement servi de décor : leurs guérites ont abrité des familles, tandis que certaines de leurs allégories sont devenues de véritables symboles de l’histoire de France. Quant aux légendes qui ont la vie dure, sans doute aurons-nous des réponses plus tard !

Place de la Concorde, statue placée sur une guérite
Place de la Concorde, statue placée sur une guérite © AdobeStock Jr

Photo à la une : Place de la Concorde, statue et guérite © Iskar Williams Adobestock

Rédactrice
Mes écrits révèlent mes passions, aussi brûlantes que mon imagination. Je rêve d'architecture, d'art naïf, de nature, d'histoires oubliées, de l'Île-de-France et ses secrets.