À Marseille on a déplacé une maison de 670 tonnes sans la démonter

L'hôtel de Cabre récemment rénové en 2025

Marseille n’a jamais cessé de se transformer. Le percement de l’actuelle rue de la République entre 1862 et 1864, durant le Second Empire, avait déjà bouleversé une partie de la ville ancienne. Notre histoire commence un siècle plus tard, et traverse la Seconde Guerre mondiale, puis la reconstruction de Marseille. C’est aux abords du Vieux-Port qu’une irréductible maison classée monument historique est restée debout, malgré les dynamitages qui rasaient tout autour d’elle ! Il s’agit bel et bien de l’hôtel de Cabre, ce monument de 670 tonnes, qui a été déplacé d’un seul bloc et même tourné à 90 degrés. Accrochez-vous, ça vaut le détour.

L’hôtel de Cabre échappe à la destruction

Avec ses fenêtres à meneaux et son curieux mélange d’architecture gothique et Renaissance, l’hôtel de Cabre détonne aujourd’hui au milieu des immeubles plus récents du quartier. Logique, il a été construit en 1535 et est considéré comme la plus vieille maison de Marseille encore sur pied ! L’hôtel de Cabre est édifié à la demande de Louis de Cabre, riche négociant, consul et échevin de la ville. Sur sa façade, on peut encore distinguer les effigies de Louis et de son épouse, mais aussi une représentation de saint Jacques, en référence au père du propriétaire, Jacques de Cabre. Une affaire de famille, donc.

L'hôtel de Cabre, survivant de Marseille dynamitée
L’hôtel de Cabre, survivant de Marseille dynamitée © ville de Marseille

La demeure traverse les siècles, pas si tranquillement que ça. Pendant la Révolution, les armoiries ornées de fleurs de lys présentes sur la façade sont détruites, ces symboles étant associés à la monarchie. L’hôtel reste debout, on vous l’a dit : irréductible. D’ailleurs, il obtient une première protection au titre des monuments historiques en 1926. C’est le 2 mai 1941 que ses façades puis l’ensemble de l’édifice bénéficient d’un classement par arrêté. Sachez que la protection du patrimoine architectural français existe depuis 1830 ! Coup du destin, cette protection prend de l’importance deux ans plus tard, en janvier 1943. Sous l’Occupation, les vieux quartiers situés sur la rive nord du Vieux-Port sont frappés par l’opération Sultan. Une opération traumatisante menée par les autorités nazies avec la collaboration de la police française. Le 24 janvier, environ 20000 habitants sont évacués de force. À partir du 1er février, le quartier est dynamité : en un peu plus de deux semaines, 1500 immeubles et 50 rues disparaissent. 14 hectares sont laissés en ruines.

Mais pourquoi la rive nord du Vieux-Port a-t-elle était dynamitée ? Il s’avère que des attentats commis par la Résistance ont été un prétexte parfait. Le quartier Saint-Jean est aussi dans le viseur des nazis pour son caractère populaire et cosmopolite. À cette époque, les nazis craignent aussi un débarquement allié. Cette opération répond également à des objectifs militaires et s’inscrit dans la persécution et la déportation des Juifs. Notez d’ailleurs que le 30 septembre 2026, la justice française a officiellement reconnu les rafles de Marseille de janvier 1943 comme un crime contre l’humanité.

Vous vous en doutez, l’hôtel de Cabre est épargné avec l’Hôtel de Ville, l’église Saint-Laurent, et la Maison Diamantée !

Marseille après la Seconde Guerre mondiale

Nous sommes dans les années 50, après l’horreur de la guerre. L’objectif est clair : il faut reconstruire les quartiers dévastés du Vieux-Port. Plutôt que de restituer exactement les petites rues disparu en 1943, Marseille adopte un nouveau plan urbain. L’hôtel de Cabre se retrouve alors confronté à un problème gênant. Il se trouve en travers du nouvel alignement prévu pour la Grand’Rue. Deux solutions sont envisagées. La première consiste à démonter l’hôtel particulier pierre par pierre, avant de le reconstruire à un autre emplacement. On s’entend : c’est délicat. La seconde, quant à elle, sonne comme une blague : laisser la maison entière, et la déplacer. C’est fou, mais c’est vrai ; la dernière option est retenue.

Le projet prévoit non seulement de faire avancer l’hôtel de Cabre d’environ 15 mètres, mais aussi de lui faire effectuer une rotation de 90 degrés, afin de l’intégrer au nouvel alignement urbain. Tout petit détail : la maison pèse 670 tonnes.

670 tonnes déplacées et tournées à 90°

1954 : la date du déménagement de l’hôtel de Cabre ! Et pas question de grues. Le bâtiment est placé sur un dispositif permettant de déplacer sa masse progressivement. Au programme : un système de rails, un châssis et une pompe hydraulique. Avec, les 670 tonnes de l’édifice peuvent avancer sans que celui-ci soit démonté. Des vérins hydrauliques permettent de maîtriser l’opération, qui se déroule sans encombre.

Si vous ouvrez l’œil, vous constaterez les preuves du déménagement de la maison.  Avant 1954, une des façades donnait sur la rue Bonneterie. Après avoir fait pivoter l’immeuble, cette même façade s’est retrouvée orientée vers la Grand’Rue. Pourtant, l’ancienne inscription « rue Bonneterie » est toujours visible ! Un « bug dans la matrice » dirait-on.

Tout est bien qui fini bien pour l’hôtel de Cabre, qui s’est offert un lifting en novembre 2025. La façade a retrouvé sa teinte d’origine tandis que les logements situés à l’intérieur ont été entièrement rénovés, sous le contrôle de spécialistes du patrimoine. Il s’agit aujourd’hui d’une propriété privée, mais qui raconte encore les stigmates de Marseille, et ses triomphes !

L'hôtel de Cabre avant sa rénovation
L’hôtel de Cabre avant sa rénovation © ville de Marseille

Photo à la une : L’hôtel de Cabre récemment rénové en 2025 © Loïs Elziere, Made in Marseille

Rédactrice
Mes écrits révèlent mes passions, aussi brûlantes que mon imagination. Je rêve d'architecture, d'art naïf, de nature, d'histoires oubliées, de l'Île-de-France et ses secrets.