
Si le photojournaliste promeut souvent l’objectivité et rejette toute esthétisation de l’image, Luc Delahaye décide d’aller à contre-courant. En explorant de nouveaux formats, différents assemblages et mises en scène, le photographe français crée des passerelles avec la peinture et laisse une place de choix à l’imaginaire dans ses compositions. Jusqu’au 4 janvier 2026, le Jeu de Paume consacre une grande rétrospective à cette période créative comprise entre 2001 et 2025, avec une oeuvre conçue spécialement pour l’exposition.
À propos du photographe
Après sa grande exposition dédiée à l’intelligence artificielle, le Jeu de Paume réinvestit de nouveau ses deux espaces pour présenter l’oeuvre du photojournaliste Luc Delahaye. Né à Tours en 1962, il commence à travailler en France et en Angleterre, puis rejoint en 1985 l’agence Sipa Press, avec laquelle il réalise de nombreux reportages de guerre au Liban, en Afghanistan, en Irak ou à Gaza. Devenu membre de Magnum en 1998, il conçoit également plusieurs travaux documentaires, dont certains sont publiés sous forme de livres. Pour cette rétrospective, le Jeu de Paume a décidé de se concentrer exclusivement sur ses oeuvres comprises entre 2001 et 2025, période durant laquelle il réinvente sa pratique à travers de nouveaux formats, des assemblages et des mises en scène.

Le tableau photographique
La rétrospective du Jeu de Paume a été pensée en trois espaces, dont le premier est consacré au « tableau photographique« . Ce format, que Luc Delahaye explore dès 2001, étonne dès la première salle : on pensait reconnaître les images des reportages, souvent dénuées de toute esthétisation. Or, le photojournaliste privilégie au contraire une vue panoramique, des tirages monumentaux et une composition inspirée de la peinture d’histoire.

En faisant face à ses photographies de Bagdad bombardé, d’un discours de George Bush ou d’une messe au Vatican, on a le sentiment d’entrer dans la scène et de la contempler de gauche à droite, de haut en bas, comme si nous assistions nous-mêmes à ces moments historiques. À propos de cet épisode panoramique, Delahaye dira qu’il fut l’occasion de travailler sa « prise de distance » entre sa présence mentale et sa présence réelle.
Le labyrinthe de l’imaginaire collectif
Au premier étage, un deuxième espace présente cette fois une oeuvre inédite de Luc Delahaye, What’s Going On, spécialement réalisée pour cette exposition au Jeu de Paume. Pensée comme un labyrinthe d’images, elle est un assemblage de photographies d’actualité découpées dans les journaux, reproduites en noir et blanc, agrandies au même format, sans commentaire ni légende. En traversant les couloirs, on rencontre des portraits de Nicolas Sarkozy ou de Bob Dylan, des oeuvres d’Alberto Giacometti ou de Rembrandt, un funambule ou des manifestants… tout un ensemble d’images sans paroles qui nous font plonger dans l’imaginaire collectif.

Mémoire et mises en scène
En dernière partie, l’exposition s’intéresse à l’art de la composition de Luc Delahaye, qui a tantôt mis en scène des images saisies sur le vif et retravaillées à l’ordinateur, tantôt reconstitué avec des figurants des scènes vécues et inspirées par ses souvenirs. Une nouvelle fois, on constate une forte influence de la peinture sur sa pratique de la photographie : certaines oeuvres jouent sur le clair-obscur, lorsque d’autres sont habitées par un imaginaire poétique et allégorique. Loin d’un photojournalisme qui promeut l’objectivité la plus radicale, Delahaye souhaite au contraire convoquer la subjectivité et l’imagination dans ses sujets… et c’est tout à son honneur.

Romane Fraysse
Luc Delahaye. Le bruit du monde
Jeu de Paume
1 place de la Concorde, 75008 Paris
Jusqu’au 4 janvier 2026
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Image à la une : Luc Delahaye, A Rally of the Opposition Candidate Alexander Milinkevich, tirage chromogène numérique 2006 – © Courtesy Luc Delahaye et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles