Petit lexique de la prostitution parisienne au XIXe siècle

04 février 2018

Petite lexique de la prostitution parisienne

Bien établi dans les rues de la capitale depuis des siècles, le commerce des charmes a connu son âge d’or sous le Second Empire. Cette époque qualifiée d’immense « fête impériale » a non seulement vu émerger les prostituées de luxe et se développer les maisons closes, mais a grandement étendu le vocabulaire lié à la prostitution. Voici quelques mots à connaître avant de s’aventurer du côté libertin de la capitale !

Une abbesse : dès le XVIIIe siècle, la littérature libertine a usé, par convenance mais aussi amusement, d’une langue riche pour parler prostitution. Au point de s’emparer de l’un des langages les plus chastes : celui de la religion ! Au quotidien, une abbesse est la mère supérieure d’un monastère. Si on transpose cette définition dans le cadre de la prostitution, cela signifie naturellement que l’abbesse est la mère supérieure de toutes les sœurs prostituées… En d’autres termes, la tenancière d’une maison de passe, la patronne !

Une allumeuse : c’est un terme que certains continuent d’utiliser pour désigner une personne qui cherche, supposément, à exciter le désir… Ce terme nous vient-il du fait qu’une allumeuse cherche à allumer la flamme d’un amour potentiel ? Pas du tout ! Ce surnom nous vient de l’époque où la capitale était encore éclairée au gaz. Le terme désignait alors les prostituées qui arpentaient les rues aux premières heures de la nuit : ainsi, elles se trouvaient sur le trottoir en même temps que les allumeurs de réverbères.

Une entôleuse / entauleuse : sous le Second Empire, une entôleuse est une prostituée qui vole les clients des autres ou qui détrousse ses propres clients. On retrouve l’utilisation de ce terme à la fois dans l’argot policier et populaire. À cette époque, « tôle » n’est pas encore utilisé pour désigner une prison, mais pour parler de toute forme d’habitation. On imagine que le terme tient son origine du fait qu’en volant, on ramène quelque chose, qui ne nous appartient pas, chez soi !

Peinture de Josef Engelhart

Une demi-mondaine qui accoste un potentiel client. Loge dans la Sofiensaal, Josef Engelhart, 1903.

Faire la chandelle : non, on ne parle pas de la posture que l’on a tous exécutée en cours de gym au collège ! Au tournant du XIXe et du XXe siècle, l’expression « faire la chandelle » est utilisée pour parler d’une prostituée qui stationne à un endroit précis, souvent devant un hôtel de passe, pour attendre ses clients. Elle fait le pied de grue, en « chandelle ».

Faire le tapin : en voilà une expression que l’on connaît bien ! Mais savez-vous pourquoi on utilise ce terme « tapin » pour désigner le fait de racoler sur la voie publique ? Si l’expression en tant que telle est synonyme de « faire le trottoir », étymologiquement, le mot « tapin » ne désigne pas un trottoir, mais un « soldat qui bat le tambour » sur la voie publique. Un peu comme une prostituée, en somme.

Une lorette : ce terme apparu dans les années 1830 sous la monarchie de Juillet désigne lui aussi une prostituée, mais pas n’importe laquelle : une femme qui officie et réside aux alentours du quartier de Notre-Dame de Lorette, au cœur de la Nouvelle Athènes. Avant l’apparition des « cocottes » sous le Second Empire, elles font partie des courtisanes les plus réputées et les mieux loties de la capitale.

Une pierreuse : contrairement aux lorettes et aux cocottes qui s’établissent en public et profitent d’une belle réputation, les pierreuses sont considérées comme l’échelon le plus bas de la prostitution. Elles officient clandestinement, dans les quartiers excentrés et malfamés de la capitale. Elles tiennent leur nom du fait qu’elles exercent dans les carrières situées en bordure de Paris ou sur des terrains vagues.

Olympia par Edouard Manet

Olympia, Édouard Manet, 1863, musée d’Orsay.

Une rouchie : encore un mot pour désigner une prostituée ! C’est ainsi qu’Émile Zola définit Nana dans son septième ouvrage de la série des Rougon-Macquart, L’Assommoir : « Que Nana fît la noce, si elle voulait; mais, quand elle venait chez sa mère, qu’elle s’habillât au moins comme une ouvrière doit être habillée. (…); Les Boches avaient défendu à Pauline de fréquenter cette rouchie, avec ses oripeaux. » Comme on peut le voir dans cet extrait, le terme rouchie est généralement utilisé de manière peu flatteuse.

Se retrouver à Saint-Lazare : le quartier de la gare Saint-Lazare, mise en service en 1837, était bel et bien l’un des endroits préférés des prostituées et de leurs clients à la fin du XIXe siècle, mais l’on ne parle pas de cela ici. L’expression était utilisée en cas d’arrestation pour racolage. À cette époque, la prison de l’enclos Saint-Lazare, depuis devenue la médiathèque Françoise Sagan, était un établissement pour femmes et une grande majorité des prisonnières étaient des prostituées. Il valait mieux donc ne pas « se retrouver à Saint-Lazare » !

Une verseuse : À la fin du XIXe siècle, les brasseries et autres débits de boisson se démocratisent dans la capitale. De nouveaux lieux que l’on appelle « brasseries à femmes » se multiplient alors. Les « verseuses » (jolie contrepèterie !) qui officient dans ces établissements entraînent les clients à boire en simulant des rapports de séduction. Certaines vont plus loin et proposent ensuite des relations tarifées aux clients.

À lire également : Aux origines des maisons closes

Crédit photo de couverture : « L’Attente » (1880) de Jean Béraud (1849-1935) © Dist. RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Franck Raux – Paris, Musée d’Orsay