Georges Perec modes d’emploi : une exposition pour jouer avec les mots aux côtés de l’écrivain

À travers un parcours labyrinthique, la Bibliothèque nationale de France nous fait entrer dans l’oeuvre oulipienne de Georges Perec jusqu’au 14 février 2027. En croisant des jeux de mots, contraintes formelles et multiplicités des points de vue, l’écrivain nous plonge dans une infinité de possibles qu’il tente d’épuiser par l’écriture. Près de 300 documents préparatoires, lettres, manuscrits, peintures, entretiens filmés, photographies et objets nous immiscent astucieusement dans ce grand « puzzle » de la littérature.

Entrer dans l’ordinaire

L’exposition de la Bibliothèque nationale de France aurait pu s’ouvrir sur le premier succès de Georges Perec, son roman Les Choses publié en 1965. Or, elle choisit au contraire de suivre les premiers pas tâtonnants de l’écrivain, encore peu sûr de pouvoir « faire quelque chose de potable » après le refus de son manuscrit L’Attentat de Sarajevo. Dans une lettre adressée à son ami Jacques Lederer, on peut lire ses doutes : « En fait terrible crise de conscience (prise de conscience, frise de conscience, grise de conscience). Qu’est-ce-que-la-littérature-? Patati Patata ? ». C’est après son service militaire dans une unité de parachutistes que Perec reprend finalement du poil de la bête.

Georges Perec tapant à la machine à Blévy. Collection particulière. © Indivision Richardson Saluden

Après plusieurs échecs littéraires, la sortie des Choses lui apporte la reconnaissance en France et à l’étranger. Plusieurs publications, lettres et un entretien filmé nous font entrer dans ce roman, récompensé par le prix Renaudot, qui met en scène des personnages désincarnés, sans éthique, abrutis par la société de consommation. Loin de porter un jugement moral, Perec commence déjà à s’intéresser à l' »infra-ordinaire« , en étudiant les lieux, les gestes et les objets de notre quotidien.

Dessins de Georges Perec. Vue de l’exposition © Romane Fraysse / Paris ZigZag

Oulipo et les contraintes

En poursuivant les pas de Perec, l’exposition se déploie comme un long labyrinthe explorant les possibilités du langage à la manière des oulipiens : ses jeux, ses rythmes et ses dialogues avec les nombres. Au fil des six salles, chacune associée à une voyelle, on découvre ainsi les contraintes que l’écrivain s’imposait avant de se lancer dans l’écriture : La Disparition, tout d’abord, roman lipogrammatique supprimant la lettre E la plus courante de la langue française. De nombreux documents préparatoires laissent percevoir des listes interminables de mots utilisées pour ce récit de plusieurs centaines de pages.

La Vie mode d’emploi, chapitre 73 : Cahier des charges © Indivision Richardson Saluden – BnF, Bibliothèque de l’Arsenal, Ms-Perec-61,74r

Perec crée aussi plusieurs poèmes hétérogrammatiques, qu’il compose avec un nombre précis de lettres, un joker et une lettre spécifique à chaque fois. Là encore, la contrainte fait advenir des écarts dans le langage commun et participe à son renouvellement. Loin de chercher à donner forme à une oeuvre cohérente et totalisante, Perec souhaite plutôt épuiser le champ des possibles de l’écriture. Des recherches qui apparaissent comme de vrais casse-têtes à la vue de ses notes ordonnant des suites de chiffres…

Multiples et neutres

Dans une « tentative d’épuisement », Perec explore les lieux qui lui sont familiers sous différentes formes. Il essaye tantôt de les décrire in situ de la manière la plus neutre et objective qui soit : l’endroit est alors scruté à l’instant présent, selon la disposition de ses objets, l’atmosphère qui s’en dégage ou les personnes qui l’habitent. D’autres fois, il enferme ses notes dans une enveloppe et recommence le même exercice pour comparer les changements de son point de vue, de son écriture et du lieu lui-même. Là aussi, plusieurs photographies, entretiens filmés et manuscrits nous font entrer dans ses recherches frénétiques.

Documents préparatoires de « La Vie mode d’emploi ». Vue de l’exposition © Romane Fraysse / Paris ZigZag

Des recherches qui trouvent leur point culminant dans La Vie mode d’emploi, un « gros roman » racontant toutes les vies qui se déroulent simultanément dans un même immeuble, à une date et une heure précises. À travers les nombreuses listes, tableaux et dessins, on découvre un écrivain obsédé par les moindres détails, cherchant à décortiquer une situation à travers une multiplicité de points de vue. Des documents se voulant objectifs et exempts de tout lyrisme qui révèlent tout de même la sensibilité de l’écrivain de W ou le Souvenir d’enfance, cet orphelin de la Shoah et pupille de la Nation tentant inlassablement de récolter toutes les pièces d’un puzzle définitivement éparpillé.

Georges Perec modes d’emploi
Lieu : Bibliothèque François-Mitterrand, Galerie 1, Quai François-Mauriac, 75013 Paris
Dates : Jusqu’au 14 février 2027
Horaires : Du mardi au samedi, 10h-19h. Dimanche, 13h-19h. Fermé les lundis et les jours fériés.
Tarifs : 15 €. Tarif réduit : 10 €. Voir les conditions de gratuité.
Accès : Métro Ligne 14 ou RER C (station Bibliothèque François Mitterrand)

À lire également : À Montmartre, cette joyeuse exposition célèbre le cirque et ses révolutions dans l’art moderne

Image à la une : Georges Perec au Moulin d’Andé, 1969 © Gérald Bloncourt / Bridgeman Images

Rédactrice
En écrivant sur l'actualité des musées, galeries, cinémas ou librairies, j'ai à cœur de partager un regard sincère tout en défendant des lieux indépendants.