À Bordeaux, on a imaginé une place royale qui n’a jamais existé !

Place des Quinconces à Bordeaux

Difficile d’imaginer Bordeaux sans les Quinconces et son célèbre monument aux Girondins. Pourtant, à la fin du XVIIIe siècle, on n’imaginait pas une telle place arborée (prête à accueillir la Foire, et le marché de Noël) À la place, se dressait une imposante forteresse : le château Trompette. Cette édification au drôle de nom a été pensée après

la reconquête française de Bordeaux au XVe siècle. C’est sous Louis XIV que le château Trompette a été renforcé. Il n’avait pas seulement pour mission de protéger la ville, il permettait aussi au pouvoir royal de surveiller une population bordelaise parfois révoltée. En clair : ce château ne plaisait pas vraiment aux habitants. Tant mieux, parce qu’à la fin de l’Ancien Régime, cette forteresse devient encombrante. Le roi Louis XVI autorise sa suppression en août 1785. Reste une question, et pas n’importe laquelle : que construire à la place ? Plusieurs architectes sont sur le coup, et l’un des projets prend toute la lumière ! À cette époque, on pensait encore que Bordeaux pouvait accueillir l’une des places royales les plus monumentales de France. On vous accompagne au cœur de ce projet rêvé, qui n’a jamais vu le jour.

Une nouvelle place royale pour Louis XVI

À l’origine de ce projet, on retrouve un architecte déjà bien connu des Bordelais : Victor Louis, à qui l’on doit le Grand Théâtre, inauguré en 1780. Selon notre cher Victor, Bordeaux mérite une place, et surtout un quartier neuf, destiné à relier le cœur historique aux faubourgs. Le projet prévoit un vaste ensemble de bâtiments aux façades harmonisées, organisé autour d’une place monumentale ouverte sur la Garonne. Les dimensions de ce beau bébé donnent le vertige : imaginez un demi-cercle d’environ 292 mètres. Pour comparer, la tour Eiffel mesure 330 mètres ! Les façades entourant la place, prolongées par les bâtiments parallèles aux quais, auraient représenté près de 845 mètres de développement. L’élément le plus spectaculaire se trouvait dans l’organisation du quartier. Treize rues devaient converger vers la place, disposées comme les rayons d’une immense étoile. Oui, ça nous rappelle aussi la « place de l’Étoile », point culminant des Champs-Élysées. En bonus, parce qu’il n’y en avait jamais assez, ces treize rues devaient porter le nom des treize États américains issus de la guerre d’indépendance. Jadis, la France avait soutenu les insurgés américains contre la Grande-Bretagne. On continue dans le grandiloquent : chacune des treize rues aurait débouché sur la place par un arc de triomphe monumental, reliant les façades des immeubles. Un vrai spectacle.

Place de la Comédie, Grand Théâtre à Bordeaux
Place de la Comédie, Grand Théâtre à Bordeaux © HyperlapsePro

Un projet pharaonique abandonné

Vous en vouliez encore ? Pas de problème pour Victor Louis, qui ne comptait pas laisser le centre de sa place vide. Il imaginait une gigantesque colonne baptisée « colonne Ludovise », érigée à la gloire de Louis XVI. Inspirée des grandes colonnes commémoratives de la Rome antique, elle aurait mesuré environ 58 mètres, pour un diamètre d’environ 4,9 mètres. La colonne aurait également été ornée de bas-reliefs racontant les événements ayant conduit à l’indépendance américaine. Un monument politique et architectural donc. Mais l’abandon du projet n’est pas encore prévu ! Après la décision royale de 1785, les premières opérations de démolition et d’aménagement commencent en 1786.

Chevaux du monument aux Girondins au crépuscule
Chevaux du monument aux Girondins au crépuscule © AdobeStock Leonid

C’est là que les difficultés s’accumulent. Les finances se compromettent peu à peu, et le projet fait face à une concurrence entre architectes qui montre les dents. Surtout, nul besoin de vous faire un grand cours d’histoire, la Révolution frappe en 1789. La gloire de Louis XVI perd progressivement son sens. En août 1790, la concession accordée pour l’opération est annulée. Victor Louis, très attaché à son idée, n’abandonne pas son rêve.  Sous la Révolution, il tente même de faire renaître son projet en remplaçant la statue royale par une allégorie de la Paix. Il s’est accroché le bougre ! Malheureusement, rien n’y fait. Il fini par mourir en 1800 sans avoir pu réaliser son rêve bordelais.

La naissance des Quinconces

Arbres en quinconce de la place des Quinconces
Arbres en quinconce de la place des Quinconces © Adobestock Jop lang

Au fil des années, de nouvelles propositions apparaissent. Certaines prévoient des jardins, d’autres des monuments républicains, des bâtiments publics ou encore de vastes espaces destinés aux fêtes populaires. La démolition de la forteresse s’achève finalement au XIXe siècle. Sous la Restauration, un nouveau plan d’aménagement donne naissance à nos Quinconces ! Elle porte d’abord le nom de place Louis XVI, puis celui de place Louis-Philippe, avant de devenir la place des Quinconces en 1848, en référence à la disposition géométrique de ses arbres. Deux colonnes rostrales, élevées en 1828 du côté de la Garonne, viennent célébrer le commerce et la navigation. Quant au célèbre monument aux Girondins, il n’apparaîtra qu’entre 1894 et 1902.

Pas de panique pour les plus curieux, on peut avoir un aperçu de ce Bordeaux imaginaire ! Le musée du Louvre conserve un remarquable dessin de Victor Louis intitulé Vue perspective de la place Louis XVI. Cette preuve précieuse nous rappelle que cette place royale bordelaise qui n’a jamais existé a été portée par un architecte qui a rêvé plus grand que lui (mais il n’est jamais interdit de rêver).

Vue perspective de la place Louis XVI, qui devait être établie à Bordeaux
Vue perspective de la place Louis XVI, qui devait être établie à Bordeaux © LOUIS Victor Musée du Louvre

Photo à la une : Place des Quinconces à Bordeaux © AdobeStock Leonid

Rédactrice
Mes écrits révèlent mes passions, aussi brûlantes que mon imagination. Je rêve d'architecture, d'art naïf, de nature, d'histoires oubliées, de l'Île-de-France et ses secrets.