
Au 86 boulevard Arago, un vestige insolite résiste au temps : la dernière vespasienne de Paris. Témoin de deux siècles d’histoire de l’hygiène publique à Paris (et de vie parisienne tout court), cette structure en fonte, verte, discrète, presque oubliée, a vu passer bien des choses. Derrière les mauvaises odeurs, elle raconte une histoire étonnamment passionnante, faite de grandes mutations sociales et de tabous. Car ces toilettes publiques furent aussi le théâtre de rencontres surveillées et réprimées.
La toute dernière vespasienne parisienne

En fonte, de couleur vert bouteille, cette ancienne pissotière publique pour hommes (et oui, les femmes n’étaient tout simplement pas prises en compte) semble sortie d’un autre siècle. Et pour cause : elle est vieille de deux siècles. Aujourd’hui inutilisable (heureusement ?), elle incarne néanmoins les premiers efforts de la ville pour améliorer l’hygiène urbaine. Au XIXe siècle, les vespasiennes étaient partout dans Paris, la première apparaissant en 1834. Initialement, elles servaient même de supports publicitaires, jusqu’en 1860, où les deux rôles sont dissociés : les urinoirs d’un côté, et l’affichage de l’autre, assuré par les fameuses colonnes Morris. Celle du 14e arrondissement est la dernière à avoir survécu : il en reste encore une à Périgueux, quelques-unes à Berlin et Amsterdam… mais à Paris, c’est bel et bien la dernière.
Petite histoire de l’hygiène publique parisienne

Vers la fin du XVIIIe, on commence à se soucier un peu plus sérieusement de l’hygiène publique dans la capitale -assez désastreuse jusqu’ici. Dès 1770 des édits royaux interdisent aux passants d’uriner dans les rues, et des “barils d’aisance” sont installés sur la chaussée : leur forme de tonneaux influencera d’ailleurs celle des premières toilettes publiques. Les vespasiennes, comme l’ultime relique du 14e arrondissement, sont mises en place à partir de 1834 par le préfet de la Seine, Claude-Philibert de Rambuteau. Au total, 478 urinoirs poussent sur les trottoirs de la capitale en 2 ans, en 1841. On ne tarde pas à les appeler “colonnes de Rambuteau”. Mais le préfet (sûrement par ego) préfère les appeler les colonnes vespasiennes, en référence à l’empereur Vespasien, qui avait instauré une taxe sur la collecte de l’urine à Rome, précieuse source d’ammoniaque pour les teinturiers (non pas parce qu’il aurait inventé les urinoirs, comme on l’entend parfois !). Les vespasiennes connaissent leur heure de gloire, se déclinent sur plusieurs modèles, à deux places dès 1877 et parfois même à 16 places !
La disparition des pissotières et la répression de l’homosexualité

Les vespasiennes disparaissent progressivement à partir des années 1960, et plus massivement dans les années 1980, remplacées par les sanisettes JC Decaux, mixtes, autonettoyantes, et payantes jusqu’en 2006. Mais pourquoi leur disparition ? Officiellement, pour des raisons d’hygiène (elles empestaient), d’égalité (enfin un lieu public pour les femmes qui faisaient entendre leur contestation), et de modernisation. Mais leur effacement révèle aussi autre chose : une sociabilité clandestine, taboue, qu’on a voulu faire disparaître. C’est ce qu’analyse l’historien et photographe Marc Martin dans Les Tasses. Toilettes publiques – Affaires privées, rappelant que ces urinoirs, au-delà de leur emploi initial, étaient devenus des lieux de brassage social et de rencontres homosexuelles. L’historien parle de “l’accueil des minorités”, largement surveillé par la brigade des mœurs.
Tout le monde le sait, mais personne ne veut l’évoquer. Pourtant c’est un sujet fort, vieux comme le monde puisque dès qu’il y a eu des toilettes, il y a eu des rencontres. Le fait est qu’à la fin, tout le monde savait que les vespasiennes étaient devenues des lieux de débauche, elles servaient à tout sauf à pisser. (Marc Martin à Gonzaï)
On y « faisait les tasses », autrement dit, on s’y séduisait. Jugés suspects, indésirables, ces espaces ironiquement appelés les “chapelles” font alors l’objet d’une surveillance policière : pas plus de trois minutes à l’intérieur, sous peine d’être arrêté pour outrage aux mœurs. Marc Martin note même qu’une large majorité des arrestations de personnes homosexuelles à Paris avaient lieu… à la sortie des vespasiennes. Enfin, à ces usages secrets s’ajoute un autre, bien différent : pendant la Seconde Guerre mondiale, certaines vespasiennes servaient aussi de lieux de rendez-vous discrets pour les membres de la Résistance. Celle du boulevard Arago est donc plus qu’un mobilier désuet : elle incarne à elle-même une histoire complexe, entre modernisation de l’hygiène et mémoire des marges.
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Dernière vespasienne de Paris, Boulevard Arago – Wikkicommons
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