Mai 68 à Lyon : quand la révolte embrase la capitale des Gaules

Mai 68 à Lyon
On pourrait croire que Mai 68 n’a eu lieu qu’à Paris, mais que nenni, Lyon fut l’un des principaux foyers de contestation en France, au point que le premier mort de cet événement d’envergure nationale était… lyonnais. Des universités aux usines, des quais du Rhône aux grandes places du centre-ville, étudiants, ouvriers et bien d’autres se mobilisent pour réclamer davantage de libertés et de droits sociaux. On vous raconte Mai 68, à Lyon, quand la révolte embrasa la capitale des Gaules.

Dès le 7 mai, les étudiants lyonnais entrent dans la contestation et manifestent

En soutien aux camarades étudiants de la ville lumière, sa camarade lyonnaise entre à son tour dans la contestation à l’orée du mois de mai 1968. Le 1er mai, encore célébré aujourd’hui, voit une importante manifestation débuter, à l’appel de la CGT, de la FEN et de l’AGEL. Le 7 mai, des étudiants de l’INSA manifestent depuis le campus de la Doua, à Villeurbanne, jusqu’à la faculté des Lettres, située sur les quais du Rhône, en soutien aux étudiants parisiens du « mouvement de Nanterre » et pour faire valoir leurs propres revendications.

Manifestation étudiants Mai 68 Lyon
© BML, Fonds Georges Vermard, 320-007.

Le 11 mai, une manifestation étudiante d’un millier de personnes passe pour la première fois aux abords de la préfecture. Le lendemain, le drapeau rouge flotte sur la faculté des Lettres, quai Claude-Bernard (aujourd’hui Lyon 2), déjà occupée jour et nuit. Puis c’est au tour des lycéens de descendre dans la rue : le 13 mai, le lycée du Parc est envahi, alors que s’y déroulaient les épreuves du concours polytechnique. La révolte étudiante ne tarde pas à rejoindre celle du monde ouvrier, en grève, dans une ville possédant alors un important tissu industriel. Le même jour, la grève devient générale et nationale : entre 35 000 et 60 000 personnes (étudiants, enseignants, travailleurs) défilent de la Bourse du Travail à la place des Terreaux : la plus grande démonstration de l’après-guerre !

Le 24 mai 1968, une nuit de violences et un mort sur le pont Lafayette dans une ville à l’arrêt 

Alors que les usines se sont elles aussi mises à l’arrêt, largement occupées par les ouvriers depuis la mi-mai, à l’instar de TCL, de la SNCF, d’UNIGOR ou encore de la raffinerie de Feyzin, le 21 mai 1968, ce sont les principaux quotidiens de Lyon qui stoppent de paraître, des suites de la grève de l’entreprise de presse et des ouvriers du Livre. La grève s’étend ensuite aux Hospices civils de Lyon et les grands magasins ferment, des Galeries Lafayette au Grand Bazar.

Camion accidenté pont Lafayette
© BML, Collection Emile Rougé

Le 24 mai 1968, un événement marquera un tournant dans l’histoire de Mai 68 à Lyon et en France. Ce jour-là, plus de trente directeurs de centres dramatiques remettent en cause leurs fonctions et leurs rôles au travers d’un manifeste. Dès l’après-midi, l’UNEF organise pour sa part une manifestation massive à Bellecour et aux Terreaux. Les CRS les bloquent sur le pont Lafayette, et la manifestation se retrouve coupée en deux, de part et d’autre du pont. Des affrontements commencent entre les charges des CRS, les jets de pierres et de mobilier urbain et la construction de barricades. Ils se poursuivent dans la soirée et la tension monte. Dans la nuit du 24 au 25 mai, un camion chargé de pierres est lancé en direction du barrage policier par les émeutiers. Le commissaire René Lacroix, présent sur place, est blessé et meurt peu après.

Une mort restée controversée et une révolte sans précédent

Si, dès le lendemain, les manifestations reprennent, le 28 mai 1968, une cérémonie a lieu pour rendre hommage au commissaire Lacroix. Selon la version officielle, le commissaire aurait succombé aux blessures provoquées par l’impact du camion. Mais le procès de Michel Raton et Marcel Munch, ouvert le 22 septembre 1970 devant les assises du Rhône, fait émerger un nouveau récit. L’interne ayant pris en charge Lacroix à l’hôpital Édouard-Herriot témoigne qu’il aurait été victime d’un infarctus. Le témoignage nourrit la controverse autour de la manière dont l’événement a été présenté par les autorités ce soir-là et repris par la presse. Les deux jeunes hommes sont finalement acquittés, les causes exactes du décès ayant fait l’objet de longs débats.

Affrontements universités Mai 68 Lyon
© BML, Collection Emile Rougé

Aux lendemains de l’évènement, sous les ordres du préfet du Rhône, une répression (« la rafle du quartier de la Guillotière ») est organisée, ciblant deux fronts : les milieux étudiants et la population immigrée. Dans le même temps, l’opposition au mouvement commence à grandir : le 31 mai 1968, une contre-manifestation à l’appel des comités d’action civique du Rhône est organisée, réunissant de 70 000 à 100 000 personnes. La faculté de Droit, elle, sera prise d’assaut le 3 juin par des étudiants d’extrême gauche, et celle de Lettres se fera assaillir le soir même par des étudiants en Droit, des membres du groupuscule d’extrême droite Occident et des gaullistes. Les affrontements tournent au vinaigre, à base de pierres et de cocktails Molotov.

La ville continue de se diviser : les uns souhaitent continuer la révolte, les autres appellent au retour au calme, se rangeant du côté de l’ordre gaulliste. Courant juin, le mouvement s’essouffle progressivement, malgré la poursuite des grèves dans certains secteurs. À Lyon comme ailleurs, les salariés reprennent peu à peu le travail, tandis que les élections anticipées des 23 et 30 juin consacrent la victoire des gaullistes. Juillet signe la fin du mouvement à Lyon.

Mai 68 marquera durablement les mémoires et contribuera à faire évoluer les droits et les rapports sociaux, les revendications ouvrières, la place des femmes et celle de la jeunesse dans la société française. La capitale des Gaules garde, elle, le souvenir d’une semaine où la contestation a révélé les divisions de la ville, mais aussi le désir collectif de changement !