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Il y a 501 ans, une épidémie étrange s’empare de tout un quartier, à Strasbourg. Pris d’hystérie collective, des hommes et des femmes se seraient mis à danser jusqu’à la mort. Cet épisode, romancé par l’écrivain Jean Teulé dans son ouvrage Entrez dans la danse (2018), nourrit encore de nombreux fantasmes et suscite l’interrogation des historiens. Que s’est-il vraiment passé ce jour de juillet 1518 ?

La toile de fond : Strasbourg au début du XVIe siècle

En 1518, Strasbourg n’appartient pas au royaume de France. C’est une ville « libre », intégrée au Saint-Empire romain germanique. Cité encore majoritairement catholique (la réforme protestante, qui date de 1516, peine encore à toucher les villes de l’ouest germanique), Strasbourg vit au rythme des grandes célébrations religieuses qui imprègnent fortement les mentalités populaires. La religion catholique est aussi source d’une grande inégalité sociale, entre le haut-clergé, au mode de vie fastueux, et la grande majorité des citadins et des ruraux, qui souffre d’une grande misère. Face à l’indifférence du haut-clergé catholique, peu fidèle à ses idéaux charitables, vis-à-vis de cette misère grandissante, une forme de frustration latente couve au sein de la population strasbourgeoise…

Strasbourg en 1493. Crédit : Gallica.

1518 : un été mortifère

Tout commence le vendredi 12 juillet. Une certaine madame Troffea, femme du peuple, jette subitement son nourrisson dans la rivière, depuis le Pont du Corbeau. Exsangue financièrement, elle n’avait plus les moyens d’acheter de la nourriture et il lui était impossible d’allaiter son enfant. Totalement désespérée, elle se met alors à danser. Alors qu’il règne une chaleur infernale, des centaines de gens rejoignent la dame Troffea et sont pris, eux aussi, d’une irrépressible envie de danser. Dans un étrange mouvement de foule, une centaine de Strasbourgeois investissent une place de ville et dansent, crient, sous les yeux terrifiés des biens portants. Pendant des semaines d’affilées, de nouvelles personnes entrent dans la danse, et sont pris de convulsions inarrêtables. Les gens meurent d’épuisements, de crise cardiaque et on aurait compté jusqu’à une trentaine de morts par jour (d’après une chronique de l’époque) !

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Pont aux corbeaux. Depuis ce pont, fut jeté à la rivière le nourrisson de la dame Toffrea. Flickr @Valentin R.

L’affaire rencontre un tel écho que le célèbre auteur anglais William Shakespeare surnomme cet événement « the dancing plague », que l’on peut traduire par “peste dansante“.

Les causes de l’hystérie  

Face à ce phénomène inexplicable, les riches bourgeois et le clergé catholiques semblent impuissants et dépassés par ce chaos. Le maire de Strasbourg commence par mettre en place une sorte de cordon sanitaire autour des « danseurs ». Au bout du compte, une réunion de crise est organisée à l’Hôtel de Ville et y sont reçus l’évêque et des médecins.

S’opposent alors deux visions du phénomène, l’une spirituelle, l’autre rationnelle : d’un côté, l’évêque évoque une punition divine qui frapperait les Strasbourgeois, qui n’auraient, selon lui, pas assez participé aux quêtes et aux indulgences (rachats pécuniaire des péchés). De l’autre côté, les médecins recherchent des causes naturelles, et non surnaturelles, à cette « épidémie dansante ». La crise d’épilepsie collective est très vite écartée, étant donné que les danseurs fous ne rejettent aucune forme de salives écumeuse. De même, l’hypothèse de la crise d’ergotisme, causée par la moisissure du seigle, est également écartée car celle-ci se manifeste habituellement par une diminution du flux sanguin, ce qui empêche, mécaniquement, la pratique de la danse. En somme, seule la théorie d’une forte poussée de fièvre, causée peut-être par une malnutrition ou la consommation d’une eau infectée par une bactérie semble plausible…

Le romancier Jean Teulé impute cet événement à une réaction instinctive et désespérée face à la misère des temps et aux inégalités durement ressenties par les gens du peuple. « On a plus rien, allez on danse » aurait d’ailleurs prononcé une femme, prise au sein de cette « manie dansante ». Il est aujourd’hui bien compliqué d’expliquer raisonnablement les origines de ce phénomène…

Des chiffres exagérés ?

Cet épisode de l’épidémie dansante de 1518 a longtemps été oublié des historiens, qui ne se sont pas intéressés de manière approfondie à ce sujet, en l’absence d’un corpus de sources important. C’est seulement en 2018, lorsque le romancier Jean Teulé consacre un ouvrage intitulée Entrez dans la danse, aux éditions Julliard, que l’on s’intéresse de nouveau à l’histoire cette étrange affaire. L’écrivain s’appuie ici sur une chronique strasbourgeoise datée de cette époque, dans laquelle est décrit le phénomène, avec peut-être beaucoup d’exagérations.

De sorte, les historiens nuancent ce tableau quasi-apocalyptique dressé par Jean Teulé et reprochent à l’écrivain de ne pas avoir croisé suffisamment de sources et d’avoir pris comme argent comptant les chiffres sur le nombre de mort avancés par la chronique strasbourgeoise (2000 morts suite à cette épidémie selon la chronique). S’il est en effet fort possible que l’événement ait réellement existé, rien ne prouve de manière irréfutable l’existence de milliers de morts.

La nef des fous, Jérôme Bosch, vers 1500-10 (?), Huile sur bois, (H × L) 58 × 32,5 cm

Alors que Jean Teulé voit dans cet événement “la première, la plus folle et la plus mortelle des raves party “, le bon sens et la rigueur de l’historien incitent néanmoins à la prudence…

Crédit illustration de Une : Jeux d’enfants, 1560, Peter Bruegel l’Ancien, huile sur bois, peinture, (H × L) , 116 × 161 cm, Musée d’Histoire de l’art de Vienne.

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