Marie Vassilieff, le cœur artistique de Montparnasse

Née en 1884, Marie Vassilieff demeure éternellement liée au quartier de Montparnasse qui l’a vu débuter sa carrière de peintre et qu’elle a honoré en créant une communauté d’avant-gardes au début du XXe siècle. Moderne et éclectique, son œuvre a été balayé comme il est tristement de coutume pour les artistes femmes. Mais son souvenir demeure aujourd’hui dans la villa qui porte son nom près de la gare, là où sa cantine populaire a rassemblé toute l’Ecole de Paris.

Au croisement des avant-gardes

Originaire de Russie, Marie Vassilieff arrive à Paris en 1905, bien décidée à apprendre la peinture dans ce qui était alors la capitale de l’art. Installée dans une petite pension pour artistes rue de la Grande-Chaumière, elle fait la rencontre d’Olga Meerson et de Sonia Delaunay avec qui elle suit les cours de l’Académie de la Palette. Comme de nombreux étudiants étrangers de l’époque, elle ne tarde pas à rejoindre l’académie libre de Matisse située sur le boulevard des Invalides. C’est lors de l’historique Salon d’Automne de 1905 que la jeune artiste se trouve stupéfaite face à ses toiles, fascinée par leurs tons criards et leurs formes épurées. Si l’audace du maître fauve a fait hausser les voix, Vassilieff est rapidement attirée par sa modernité et cherche à tout prix à en faire son professeur. Admirative, elle traduit même ses Notes d’un peintre en russe, et en envoie quelques extraits à la revue moscovite La toison d’or qui les publiera en 1909.

Marie Vassilieff, La Danse, 1913

Au cœur de Montparnasse, elle habite à quelques pas du légendaire café de la Rotonde, où elle fait la rencontre du poète André Salmon et de son cercle d’amis, à savoir Picasso, Braque et Apollinaire. Ce que l’on nomme arbitrairement l’Ecole de Paris est alors en passe de devenir l’un des principaux mouvements de l’art moderne. Vassilieff se tourne ainsi vers les excentricités de l’avant-garde, adopte la touche cubiste et expose régulièrement au Salon des indépendants dès 1910. Bien entourée par une coterie, elle décide d’ouvrir une Académie russe de peinture et de sculpture qui attire de nombreux artistes tels que Chagall, Zadkine, Orloff ou Soutine.

Un art sans borne 

Lors d’un voyage dans sa Russie natale, Vassilieff est invitée à la fameuse exposition 0.10 lors de laquelle Kasimir Malevitch expose son Carré noir et baptise du même coup la peinture suprématiste. Sa conception métaphysique attire l’artiste, déjà admirative des icônes chrétiennes découvertes durant son enfance. Elle se tourne alors vers le primitivisme, privilégiant des formes naïves inspirées du loubok, tout en conférant à ses tableaux une dimension sacrée et un érotisme ouvertement assumé.

Cette simplification progressive des formes se marie bien à l’engouement contemporain de la France pour les arts décoratifs. Ainsi, dès 1919, elle élargit sa pratique artistique en concevant des meubles anthropomorphes, des services de table en céramique et des poupées en chiffon. Dans son article « Poupées nouvelles », Marie Dormoy célèbre ainsi cet art d’un nouveau genre : « Pour chacune, elle fait de nombreux croquis et, par la puissance du modelé, la solidité de la construction qui s’appuie sur le meilleur cubisme, la technique sans cesse renouvelée, elle accuse un caractère, souligne une hérédité, crée des personnages doués de sentiments et de passions, donne enfin la vie à des matières inertes ; et les portraits de Paul Poiret, Pablo Picasso, André Derain, André Salmon et de sa femme, sont criants de vérité ».

Marie Vassilieff, Costume Arlequine pour le Bal banal, 1924 – © Collection Claude Bernès

Dès les années 1920, Vassilieff est ainsi reconnue comme une artiste éclectique, dont l’œuvre se nourrie de ses multiples influences, et foisonne dans la grande scène de Paris. C’est à cette époque qu’on la nomme pour diriger l’atelier des Ballets Suédois qui triomphent au théâtre des Champs-Elysées. Elle y conçoit de nombreux costumes, masques et marionnettes, dans un style inspiré du cubisme et de l’art africain. Proche de Paul Poiret, elle dessine la même année le flacon d’Arlequinade, l’un des parfums de Rosine conçu par le couturier. Pour la salle à manger de la Coupole, on lui commande également deux grands panneaux décoratifs que l’on peut encore contempler de nos jours.

La cantine des artistes

Si l’on connaît aujourd’hui le nom de Vassilieff, c’est en grande partie grâce au rôle de l’artiste dans l’effervescence culturelle de Montparnasse. Après avoir installé son atelier dans une petite villa au 54 avenue du Maine, elle fonde son Académie russe, puis l’« Académie Vassilieff » en 1912, qui devient vite le rendez-vous des avant-gardes : Maria Blanchard, Amedeo Modigliani, Chaïm Soutine, Ossip Zadkine, ou Nina Hamnett fréquente ce haut lieu de création, qui initie à l’art tout en donnant régulièrement des spectacles, conférences, soirées littéraires et musicales.

Mais à l’annonce de la guerre, Vassilieff se voit contrainte de fermer son académie de peinture. En annexant un second atelier, elle ouvre alors une cantine populaire dans laquelle les artistes en difficulté peuvent manger un vrai repas pour quelques centimes. Malgré l’instauration d’un couvre-feu imposant aux restaurants de fermer tôt, cet espace privé n’est alors soumis à aucune obligation. Autour d’une grande table en bois aux chaises dépareillées, Vassilieff accueille Picasso, Braque, Jacob, Cocteau, Foujita, Rivera ou Cendrars. On y tient de nombreux débats, certains lisent des textes, d’autres poussent la chansonnette. Et sous les airs de certains musiciens tels que Kist Thaulow ou Melcher Melchers, Vassilieff donne des danses russes avec le sculpteur Zadkine. Foujita raconte même que, certains soirs, Picasso se plaît à mimer le toréador pour faire rire ses camarades. Lieu de fête, de création et d’émulation, ce que l’on nomme aujourd’hui la villa Vassilieff a ainsi constitué un véritable laboratoire de la modernité, à l’orée du XXe siècle.

De gauche à droite, Manuel Ortiz de Zárate, Henri-Pierre Roché, Marie Vassilieff, Max Jacob et Pablo Picasso, devant le bar La Rotonde

Pour rendre hommage à ce lieu emblématique, l’association AWARE s’est installée dans l’ancien atelier de Vassilieff afin de développer la recherche autour des artistes femmes. En plus d’un centre de documentation, elle prévoit une série de colloques, conférences et ateliers dès 2022.

Romane Fraysse

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