Égérie du Paris des années folles, Alice Ernestine Prin, plus connue sous le pseudonyme de « Kiki » anime le quartier du Montparnasse artistique de l’entre-deux-guerres. Portrait d’une des « fleurs du pavé parisien » comme la décrit Jean-Paul Crespelle, critique d’art, dans son ouvrage La vie quotidienne à Montparnasse à la grande époque 1905-1930.

Une ascension fulgurante…

Née en 1901 en Bourgogne, Alice Prin n’a rien d’une future grande célébrité. Fille illégitime, elle est élevée par sa grand-mère et mène une vie de misère. En 1913, elle rejoint sa mère à Paris. Linotypiste, cette dernière la retire de l’école pour en faire son apprentie face aux machines à fondre les caractères d’imprimerie.

Elle enchaîne ensuite les petits boulots, devient brocheuse, fleuriste, en passant par laveuse de bouteilles à la célèbre enseigne de l’époque Félix Potin et même visseuse d’ailes d’avion ! À 16 ans, elle obtient un contrat chez une boulangère de la place Saint-Georges dans le IXe arrondissement. Victime de mauvais traitement de la part de sa supérieure, elle démissionne. Elle est alors sans le sou et, pour survivre, décide de poser nue pour des sculpteurs du quartier. C’est à ce moment que débute sa grande carrière de modèle.

Recueillie par le peintre russe Chaïm Soutine après s’être faite expulsée de chez sa mère pour avoir posé nue, elle enchaîne les rencontres artistiques. Maurice Mendjizki, Modigliani ou encore Tsuguharu Foujita s’en inspirent et le Nu couché à la toile de Jouy de ce dernier, présenté au Salon d’automne de 1922 achève de la rendre célèbre. Alice Prin se métamorphose alors, devient Kiki, adopte définitivement la coupe au bol et un maquillage très marqué et particulièrement osé pour l’époque.

Tsuguharu Foujita, Nu couché à la toile de Jouy, 1922, Musée d’Art Moderne de Paris

…sur tous les tableaux !

Kiki de Montparnasse devient peu à peu la clé de l’inspiration et le modèle de nombreux artistes des années folles dont elle deviendra d’ailleurs souvent l’amante. Mais au-delà d’être sujet de tableau, elle apprend elle aussi à peindre, danse, chante, et deviendra même plus tard gérante de cabaret. À la Rotonde, bar incontournable de l’époque, elle tire les portraits de soldats britanniques et américains et expose ses peintures dans des galeries parisiennes à l’instar du « Sacre du printemps » dans le 6e arrondissement.

Man Ray qualifie le physique de celle qui deviendra sa compagne « de la tête aux pieds, irréprochable ». En 1924, il réalise un cliché photographique de Kiki, de dos, nue et y ajoute deux ouïes de violon. Le « Violon d’Ingres » est aujourd’hui mondialement connu. Il lui fait rencontrer les dadas Tristan Tzara, Picabia, et les surréalistes Arago, Breton, Éluard, Max Ernst et la carrière de l’ancienne visseuse d’ailes d’avion décolle.

Dans les années 1930, maîtresse du journaliste Henri Broca, elle publie Les souvenirs de Kiki dans Paris-Montparnasse, magazine fondé par ce dernier. L’ouvrage connait un immense succès. À son propos, Hemingway qui en a réalisé la préface, s’exprimera en ces termes « Voici un livre écrit par une femme qui n’a jamais été une lady… mais une reine. » Et pour cause, Kiki est élue par ses artistes « Reine de Montparnasse ».

Revue Paris-Montparnasse du 15 Avril 1929 / lyndatrouve.com

La descente aux enfers avant sa mort

Sa mère et Henri Broca sombrent dans la folie et, pour assumer les frais médicaux, Kiki fait le tour des cabarets tels que le Moulin de la Galette et le Bœuf sur le toit où elle chante et danse. En 1937, elle ouvre son propre établissement rue Vavin, « Chez Kiki », où le pianiste André Laroque joue, ne tiendra pas longtemps. Ce dernier devenu son amant tente d’aider Kiki à se séparer de la drogue, « friandises pour l’âme », dont elle n’arrive pas à se défaire.

Kiki de Montparnasse et André Laroque, 1932 © Man Ray

Lentement mais sûrement, la descente aux enfers s’entame. L’américain et professeur d’université Frédéric Kohner, un de ses innombrables amants, reste d’ailleurs sous le choc de la revoir : « Elle portait un manteau de phoque très usé et un chapeau d’une taille ridicule, avec une voilette qui cachait ses yeux… J’eus un choc… J’avais l’impression qu’une terrible explosion s’était produite, ne laissant rien que d’horribles ruines. (…) Son visage était ravagé par l’âge au point de la rendre méconnaissable. C’était un visage où l’on sentait la mort toute proche, où l’on devinait déjà le cadavre. Un maquillage outrancier ne faisait qu’accentuer l’impression de décomposition qu’il donnait ». Elle meurt en 1953 à l’hôpital Laennec de Paris à seulement 52 ans et est enterrée au cimetière parisien de Thiais dans la plus grande solitude. Depuis, elle a retrouvé sa place au sein du cimetière de son quartier de coeur : Montparnasse.

Kiki de Montparnasse (1920) par Gustaw Gwozdecki

À lire également : Paris, dans l’œil du peintre Foujita

Les prochaines visites guidées



Voir toutes nos activités