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Rue de la Gaîté, le temple parisien des jours heureux

Par Romane Fraysse

Non loin de la gare, cette voie aux petites maisons de faubourg a miraculeusement survécu aux travaux qui ont défiguré à jamais Montparnasse. Au milieu des théâtres, cafés et sex-shops, la rue chante un air festif qui renoue avec l’historique frénésie du quartier, et qui lui doit son joli nom de “Gaîté”. On vous y emmène pour une balade historique !

L’ancien vestibule de la capitale

Difficile de s’imaginer qu’en 1730, la rue de la Gaîté était un simple chemin de terre du Petit-Montrouge faisant office de porte d’entrée dans la capitale. En effet, l’actuel boulevard Edgar-Quinet est à l’époque scindé d’un long mur enserrant Paris, ce qui permet au roi d’imposer des taxes sur toutes les denrées qui doivent y entrer.

Le Théâtre Montparnasse, 26 rue de la Gaîté, début XXe siècle

Ainsi, l’extérieur de cette ceinture de pierre devient très vite un lieu d’émancipation, où guinguettes, théâtres et bals champêtres côtoient les vergers, les fermes et les moulins de la commune. Naturellement, cette petite voie festive est surnommée « la rue de la Joie » ; mais par peur d’être associée à des mœurs douteuses (pensez “filles de joie”, on lui préfère finalement le nom de « Gaîté » – gravant à tout jamais l’ancienne orthographe.

En 1860, le quartier de la rue de la Gaîté est annexé à Paris ; dans le même temps, la gare Montparnasse se bâtit et ouvre ses premières lignes. Le quartier Montparnasse devient un lieu de grand passage, où ouvriers, vagabonds et artistes sont attirés par l’animation des cafés et terminent leurs nuits dans des hôtels de passe.

À Gaîté, Paris est une fête

Son toponyme annonce d’emblée la couleur, et depuis le XIXe siècle, les journaux se donnent à cœur-joie de le rappeler : la rue de la Gaîté est « une rue qui porte bien son nom », un « Pays de Cocagne », « la capitale de la joie », qui reste « dévolue aux plaisirs parisiens ». Le jour, elle vit au rythme des restaurants et des cafés, dont les comptoirs en zinc s’animent dès l’aurore. Le soir, elle allume ses enseignes aux premiers levers de rideaux, attirant les noctambules jusqu’aux heures les plus tardives.

Véritable rendez-vous des bons vivants, la rue attire surtout pour la variété de ses animations, à en croire un papier de La Rampe datant du 20 avril 1916 : « Le public de la rive gauche est favorisé, il se dirige sans hésiter rue de la Gaîté et là, il n’a que l’embarras du choix. À chaque porte de cette courte rue, mais animée, oh combien ! il y a un spectacle : théâtre, concert, music-hall, cinéma, il y en a pour tous les goûts ».

La rue de la Gaîté au début du XXe siècle

Malgré ses étroits trottoirs, la fête se fait dans la rue : les façades s’illuminent et les verres se boivent sur la route, tandis que les effluves de fritures et les mélodies d’orchestre submergent le quartier. Dans l’essor de la capitale, c’est un petit univers en soi, un vestige champêtre célébré par Le Drapeau blanc en 1913 : « Quand on arrive rue de la Gaîté, on n’est plus dans une rue, on est dans un pays. Les maisons y sont de hauteur inégale. Les unes ont cinq étages, mais les autres n’en ont qu’un. Les boutiques ne sont pas comme les boutiques d’ailleurs. Elles vivent dans un échange perpétuel avec la rue. […] La rue de la Gaîté a toujours l’aspect d’un soir de fête, en un village de Paris, entre deux danses ».

Une voie aux mille célébrations

Guinguettes, théâtres, restaurants, cabarets, cinémas, bistrots, sex-shops… Depuis plusieurs siècles, les lieux festifs s’accumulent dans cette petite rue des délices. À chaque adresse, les façades semblent jouer aux poupées russes. Au n°6, la café-concert Gangloff accueillait des soirées athlétiques au XIXe siècle, avant de devenir le cinéma Gaîté-Palace puis l’actuel Théâtre Rive Gauche. Au n°17, un drôle de commissariat à l’architecture atypique fut remplacé par la Comédie italienne, connue du tout-Paris pour sa façade baroque couleur bleu cyan.

A gauche : César posant devant le commissariat, rue de la Gaîté (Air France revue, 1 janvier 1965) – A droite : La Comédie italienne

La voie est colorée par le passage d’artistes en tous genres : des fauves, des cubistes, des Nouveau Réalistes, mais aussi des chanteurs de variété, des musiciens de jazz et des cinéastes de la Nouvelle Vague. Dès 1868, le Concert de la Gaîté-Montparnasse – désormais Théâtre – acclame des célébrités comme Colette, Maurice Chevalier et Fréhel. En 1886 émerge le très baroque Théâtre Montparnasse au n° 26, puis au n°35, le Casino Montparnasse qui révèlera, entre autres, Bourvil.

Mais l’une des adresses les plus marquantes reste sûrement celle du n° 20 qui accueille dès 1873 le Théâtre des Folies-Bobino. Le nom rend alors hommage à un célèbre paradiste de l’époque et devient la principale salle de la rive gauche à accueillir les chansonniers. C’est entre ces quatre murs que triomphent des emblèmes de la variété française, tels que Piaf, Brassens, Ferré, Barbara, Dalida et Gréco. C’est aussi là que Joséphine Baker fait sa dernière apparition sur scène, la veille de son décès. Un lieu mémorable, tristement démoli en 1985 pour laisser place au Studio Bobino qui accueille désormais des one-man-shows.

Folies-Bobino, Affiche de Charles Lévy, 1880

Au n°20 bis, une autre salle prestigieuse a illuminé la rue de 1833 à 1991 : les Milles-Colonnes. À la fois café, restaurant et cinéma, majoritairement apprécié des ouvriers et des anarchistes, cet établissement est célébré par Le Gaulois comme un lieu mémorable de la capitale : « On y venait de tous les quartiers de Paris pour admirer les charmes et les prouesses chorégraphiques des jolies personnes que le père Constant avait su grouper autour de son orchestre. […] Il fut le dernier représentant des bals de jadis ».

Aujourd’hui encore, la rue de la Gaîté reste l’une des plus animées de la rive gauche. Avec ses théâtres toujours très fréquentés et ses terrasses étendues à n’en plus finir, elle accueille depuis la fin des années 1970 une ribambelle de sex-shops aux devantures plus ou moins cocasses. Pour célébrer l’une des dernières rues où il fait bon vivre près de la gare Montparnasse, une grande fresque réalisée par Loren Munk recouvre d’ailleurs l’une de ses façades à l’angle du boulevard Edgar-Quinet. Une belle épigraphe chantant à tout jamais les jours heureux de la Gaîté.

Romane Fraysse

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