En novembre 1793, la 1ère république française est proclamée depuis deux mois. Paris est alors en pleine effervescence révolutionnaire, et les plus passionnés réclament des réformes de société de grande ampleur pour porter le coup de grâce à l’Ancien Régime. C’est au cours de cette période, marquée par de grands bouleversements politiques, que fut mis en application une loi interdisant purement et simplement l’usage du « vous » dans l’espace public…

L’usage du « vous », un legs de l’ancien régime

Sous l’Ancien Régime, le tutoiement était considéré comme une grossièreté, un signe d’impertinence réservé aux plus basses classes de la société. A contrario, le vouvoiement, depuis au moins le XVIe siècle, était associé à la politesse, au respect des conventions et des hiérarchies. Cette distance dans le langage devait en outre refléter les différences de rang : dans cette société inégalitaire et stratifiée, un homme du peuple n’aurait jamais pu s’adresser d’une autre manière que par le « vous » à un noble ou même à un bourgeois fortuné…

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Henri-Pierre Danloux a peint ce « Portrait de famille » peu de temps avant la Révolution (crédit photo : Évreux, Musée d’Art, Histoire et Archéologie).

Avec la Révolution française, l’ancien modèle de courtoisie et de déférence vole en éclat et est battu en brèche par les révolutionnaires les plus radicaux. Ces derniers souhaitent substituer à l’ancien modèle de nouveaux codes sociaux fondés sur un idéal de « fraternité » et de « familiarité ». C’est sous l’impulsion d’un ancien professeur au Collège de France, membre de la section du Panthéon, que l’idée d’un décret instituant le tutoiement obligatoire fit son chemin…

Un décret polémique

Dès le 11 novembre 1793, un député de la Convention soumis un projet de loi visant à l’interdiction pure et simple du vouvoiement dans l’espace public. Le tutoiement serait le symbole par excellence de la sociabilité populaire, et son institutionnalisation marquerait l’avènement d’une « fraternité universelle ». Déjà pratiqué par la société des amis (secte religieuse américaine que l’on peut rapprocher des quakers) le tutoiement rencontre un engouement chez les sans-culottes et les révolutionnaires parisiens les plus exaltés. Une anecdote raconte même qu’un pauvre serveur du café Procope faillit être lynché en public pour avoir, par simple habitude, utilisé le « vous » à l’attention d’un client…

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Sans-culottes en armes, gouache de Jean-Baptiste Lesueur, 1793-1794, musée Carnavalet.

Si le décret fut bel et bien mis en application, au moins à Paris, il était néanmoins impossible pour la toute jeune République d’imposer de façon stricte l’usage du « tu » dans tout l’espace public.

De plus en plus jugé liberticide, le décret est finalement annulé, peu après la chute de Robespierre, en juillet 1794.

Alors que le vouvoiement forme aujourd’hui la trame de nos vies quotidiennes, cela aurait pu être bien différent !

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Crédit illustration de Une : Gallica, des sans-culottes en 1792