L’étonnante histoire du Boulevard du Crime

Le Boulevard du crime en 1862

Boulevard du crime. C’est ainsi que le boulevard du Temple a été surnommé par les Parisiens pendant près de quarante ans, entre 1820 et 1860. S’agissait-il d’une rue particulièrement habitée par les voyous et les malfrats ? De la rue possédant le plus fort taux d’homicide ? Pas du tout. À cette époque, le boulevard du crime est justement l’endroit le plus vivant et le plus couru de la capitale ! On vous raconte l’histoire de ce boulevard situé à la limite des 3e et 11e arrondissements.

Le centre du divertissement à Paris

Le boulevard du Temple doit bel et bien son surnom au très grand nombre de crimes qui y ont été commis, mais pas sur ses trottoirs ou dans ses maisons : sur ses scènes de théâtre ! En effet, de la fin du XVIIIe siècle à 1862, le boulevard du Temple est un peu l’équivalent de ce qu’est Broadway à New York. Chaque soir, des milliers de personnes se pressent à 18 heures tapantes, sur cette artère où une vingtaine de théâtres se côtoient. Parmi les plus appréciés, on peut citer le Théâtre-Lyrique, le Cirque-Olympique, les Folies-Dramatiques, la Gaîté ou les Funambules. De nombreux cabarets, café-concerts et débits de boisson en tout genre sont également établis sur le boulevard. La plupart sont ouverts jour et nuit et de nombreux mimes ambulants arpentent les trottoirs, ce qui fait du boulevard du Temple le lieu privilégié du divertissement à Paris.

Le boulevard du temple en 1862

Le boulevard du Temple en 1862 © Adolphe Martial Potemont

Le mélodrame, genre par excellence du meurtre sur scène

Au boulevard du temple, le théâtre est roi et ce sont les nouveaux genres théâtraux, bien éloignés des pièces classiques de Racine ou Molière, qui s’épanouissent. Le XIXe siècle a en effet vu émerger les drames romantiques, les mélodrames, les vaudevilles et les drames bourgeois. Dans ces nouvelles pièces, on oublie la règle des trois unités en vigueur depuis des siècles et, surtout, on fait fi de la règle de bienséance : les crimes auront lieu sur scène et ils seront nombreux !

Poison, arme à feu, immolation, noyade… toutes sortes de crimes sont montrés sur scène et ce sont souvent les plus violents qui remportent le plus de succès auprès du public, populaire comme bourgeois. Pas étonnant donc que des dizaines de crimes différents aient lieu chaque soir sur les scènes du boulevard que l’on surnomme désormais « Boulevard du crime ».

Mélodrame par Honoré Daumier

Mélodrame, oeuvre peinte par Honoré Daumier entre 1856 et 1860

En 1823, un critique de théâtre de l’Almanach des Spectacles faisait d’ailleurs un décompte des crimes perpétrés dans les théâtres de la rue entre 1800 et 1823 : « Tautin a été poignardé 16 302 fois, Marti a subi 11 000 empoisonnements, Fresnoy a été immolé de différentes façons… 27 000 fois, Mademoiselle Adèle Dupuis a été 75 000 fois innocente séduite, enlevée ou noyée, 6 400 accusations capitales ont éprouvé la vertu de Mlle Levesque, et Mlle Olivier, à peine entrée dans la carrière, a déjà bu 16 000 fois dans la coupe du crime et de la vengeance. » En moins de 25 ans, il y aurait donc eu, au minimum, 151 000 crimes commis dans cette rue. Peu importe qu’ils soient fictifs, ça fait beaucoup !

La fin du boulevard du crime

Au début des années 1860, le préfet Haussmann décide, dans le cadre de sa politique de modernisation et de transformation de la capitale, de percer le nord du boulevard du Temple, là où se trouvent les théâtres parisiens. Il s’agit d’aérer le centre de Paris en agrandissant la place du Château-d’Eau, actuelle place de la République. Le 15 juillet 1862, tous les théâtres du boulevard baissent leur rideau après une ultime représentation. Ils seront tous démolis sauf un, le théâtre Déjazet. Sauvé uniquement parce qu’il se trouvait de l’autre côté de la rue, le théâtre existe encore aujourd’hui et est l’unique vestige du boulevard le plus criminel de Paris au XIXe siècle.